Le principe du courant d’air

Les pratiques martiales offrent, chacune à sa manière, un long chemin d’expériences techniques. Exercices de la complexité : le corps humain se confronte à des formes dynamiques qui lui sont de prime abord difficiles. Cela est vrai aussi pour la danse, et pour tous les arts du corps, pas seulement les arts martiaux.

L’esprit, sous sa forme limitée et contractée qu’on appelle l’ego, se confronte également à la difficulté, en éprouvant la gaucherie première d’un corps difficile à discipliner. L’esprit, dans sa zone émotionnelle, se trouve aussi confronté à la peur: celle de « ne  pas y arriver », la fameuse « peur de l’échec » (si particulièrement enracinée dans la psychée collective française !) On se dit: « Comment ça se fait que moi je n’arrive pas à faire ce truc-là ? » Le moi découvre qu’il ne se connaît pas si bien, qu’il s’échappe, déborde de l’illusoire lui-même. Et le corps aussi déborde de l’illusion que nous entretenions de sa maîtrise, si aisée dans les gestes quotidiens. Ouvrir une porte ? Facile. Traverser une rue? Facile. Mais ce sont là des choses que nous faisons depuis la petite enfance, et pour lesquelles nous avons été guidés. Parler notre langue maternelle ? Facile. De même, sans bain linguistique premier, sans entourage humain, sans parents ni maîtres, et sans années de pratique spontanée, nous ne la parlerions pas. A preuve : apprendre une langue à l’âge adulte, quelle galère, souvent ! L’homme fait ne semble plus à faire et ne se refait plus. Question de plasticité cérébrale. Les sciences de la cognition nous offrent chaque jour de nouvelles surprise. Un jour, nous saurons comment rester frais d’esprit pour apprendre toute la vie et refondre à volonté nos états d’esprit et reconfigurer nos énergies.

flux d'air 2

Pourtant, le principe fondamental de tout art martial est très simple, et peut s’acquérir en une séance de travail. Attention : pour qu’il jaillisse de lui-même en situation d’attaque réelle, il faudra avoir beaucoup travaillé sur soi ; mais plus sur ses « peurs » que sur son corps, plus sur son esprit que sur la matière.

Le principe premier de tout art martial, qui découle de l’expérience plurimillénaire des anciens (et non d’un art martial – en général récent – et qui sortirait du cerveau de quelque interventionniste percussif agressif sans profondeur sensible) – ce principe premier est : la NON RÉSISTANCE.

Si l’on veut, on peut également l’appeler NON RÉACTION, plus justement NON RÉACTIVITÉ, ou, dans ses premières traductions à partir du chinois, NON AGIR (wu wei).

Pour le comprendre, il suffit d’observer avec une sensibilité quasi mimétique une girouette qui tourne dans le vent. Ou d’éprouver la nature et le flux des courants d’air. Ou de l’eau qui coule et qui accueille. Il faut parvenir à s’identifier à ces manifestations.

flux d'air

Pour le mettre en pratique et le réaliser en soi en une heure de travail seulement, il conviendra, en étant guidé par quelqu’un d’expérience, de travailler ce qui suit, au travers de quelques exercices choisis, et dans l’ordre suivant :

  • le relâchement complet de son corps, puis sa reconstruction lente du bas (le niveau du sol, une dimension, horizontale) vers le haut (le niveau aérien, vertical, d’où s’ouvrent les trois dimensions). Autrement dit : éprouver la gravité terrestre (l’attraction terrestre) d’abord dans la non forme, puis dans la forme (du corps) dans chacun de ses segments et chacun de ses organes (et même aussi, par la suite : dans les tendons, dans le flux sanguin, etc.). Comme un être qui, partant d’un état lyophilisé sans dimension, retrouverait toutes ses dimensions par hydratation.
  • la perception complète d’un axe vertical central : la colonne vertébrale, idéalisée et ressentie comme un axe vertical qui irait jusqu’au sol, et même s’enracinerait au centre de la Terre, et qui s’étirerait de l’autre côté jusqu’au plus profond du ciel… jusqu’au fin fond de l’univers.
  • la rotation de tous les segments et de toutes les masses du corps autour de cet axe vertical étiré (tendu comme un élastique, comme la corde d’un instrument) entre deux infinis, dont le centre sera éprouvé comme vide. (Le centre de gravité absolu, « mathématique » d’une chose, est vide. Nul n’ignore plus ce passage du Tao-tö-king de Lao Tseu : « Trente rayons convergent au moyen / Mais c’est le vide médian / Qui fait tourner la roue (ou marcher le char) »)
  • Et pour finir, un exercice de poussées variées : devenu une girouette parfaite, vous êtes mu autour de votre axe vertical par tous les « courants d’air », quelles que soient les poussées qu’on vous donne du plat de la main, et à quelque endroit de votre corps que ce soit. Vous parvenez à faire l’expérience de la totale non résistance. En partie déstructuré, vous ne perdez pas votre axe, vous y revenez toujours naturellement (comme la branche élastique d’un saule, comme un roseau « qui plie mais ne rompt pas » dans le vent et retrouve sa forme initiale sans aucune volonté de sa part.)

 

Ceci revient à laisser l’ego au vestiaire pour redonner au corps sa confiance. Ceci apprend à cesser de vouloir toujours être dans le contrôle, pour entrer dans la confiance de ce qui, en nous, est génétiquement câblé depuis des millions d’années : le processus d’homéostasie. Votre corps, autant dans ses dimensions anatomiques que physiologiques (mais aussi psychiques) cherche continuellement à (r)établir son équilibre, qui est l’état où il dépensera le moins d’énergie pour rester vivant et exister. La plupart du temps, l’ego fait obstacle à ce processus naturel d’homéostasie. Notre volonté égotique nous déracine de notre nature ; elle vient exiger du corps et de tout l’être des choses qui sont contraires à son processus naturel et constant de rééquilibrage. Le corps, contrarié, se bloque, et somatise : crampes, contractions, blocages respiratoires… visage renfrogné, etc.

Ce principe peut être découvert, éprouvé et « compris » en une heure d’exercice. Il va de soi que pour l’assimiler au point qu’il devienne naturel, il faudra de nombreuses autres heures de pratique. Mais l’effet peut être rapide dans la vie quotidienne… si l’on accepte qu’il puisse y être transposé dans toutes les dimensions de votre présence : sociale, verbale, etc.

Une dernière image, explicite, métaphorique, celle d’un manchon de tissu dans le vent.

Manchon de tissu dans le vent

La forme d’existence d’un tel manchon est entièrement orientée vers l’accueil du vent. Le manchon n’existe d’ailleurs pleinement, il ne se réalise totalement que pris dans le vent, traversé par lui. Là il se gonfle, s’exprime, assume sa fonction (en l’occurrence, de balise). C’est l’exemple même de la non résistance qui ne perd pas son être, mais qui le réalise par la non résistance.

Mais nous ne sommes pas, physiquement, des « manchons » (plutôt, souvent, des « manches », à balai), mais des corps de mammifères, avec un squelette, qui ont acquis, après des millions d’années d’évolution, la position verticale (pour laquelle ils ne sont d’ailleurs pas encore tout à fait adaptés, et encore en évolution).

De l’état d’homme égotique bloqué (le bloc de marbre), à l’état idéal de libre manchon dans le vent (celui des « immortels » chinois qui « chevauchent les nuages », Tchouang Tseu), il y a l’étape de la verticalité mobile dans la gravité, qui offre une première belle expérience de la non résistance, le principe fondamental de tout art (martial ?) pacificateur.

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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