Kagura maï : la danse de l’énergie

(Ce billet est un extrait de la fin du billet précédent consacré à la journée portes ouvertes de notre section. J’y ai développé une réflexion autonome sur l’aïkido comme danse, que voici.)

Ueshiba Aïkido

Observez la position pouce-index de la main gauche de maître Ueshiba.

Et si, au contraire, vous vous placiez dans l’état, je dirais presque « affectif », de prendre l’autre dans vos bras, avec vous, contre vous, au moment où il arrive en contact, au rythme où il entre en contact avec vous, et selon son type et son niveau d’énergie ? Ne serait-ce pas une expérience tout autre ? Mais est-ce encore là, alors, une pratique martiale, ou bien une forme de danse de salon, ou je ne sais quelle embrassade amicale ou prise en charge affective ?

Qu’est-ce que l’aïkido ?

Ceci pose et repose, éternellement, la question de ce qu’est une discipline martiale, et plus spécifiquement, dans ce champ de pratique, de ce qu’est l’aïkido, de ce qui fait sa spécificité et son génie propre. Je n’ai jamais été très bon en danse de salon, vraiment pas. Sans doute parce que j’y voyais quelque chose d’un peu désuet, sinon de vain. Pourtant depuis quelques années il m’est apparu comme une évidence qu’il y avait un lien profond entre les danses à deux (voire à plusieurs) et l’aïkido. D’où cette question incidente : existe-t-il des danses à deux dans le Japon traditionnel ? Il y a le buyo, qui est une danse classique de geisha. Le odori, danse folklorique, et son dérivé, le bon-odori, une danse collective à laquelle le public participe. Mais je ne sais pas – les investigations mériteraient d’être plus poussées – s’il existe au moins une danse à deux qui s’exprime sur des modalités comportementales proches de nos danses folkloriques ou « de salon » occidentales, c’est-à-dire sur le mode d’un lien sensible, affectif, sinon, disons-le, de séduction (au moins implicite ; et au moins au sens étymologique de « tirer à l’écart », de « détourner quelque chose de son chemin »… en l’occurrence celui de l’attaque). Des danses où le contact est essentiel, un contact se déployant dans la dimension affective, du moins émotionnelle, par une simulation – plus ou moins formelle, formalisée – d’un rapprochement harmonieux mimant une possible fusion des corps. Pour l’heure, je ne connais aucune danse traditionnelle japonaise qui réponde à ces critères, pourtant familiers depuis des siècles aux occidentaux. Bien entendu, le Japon a été peu à peu acculturé aux danses occidentales (je suppose à partir de la fin du XIXe siècle) et de façon évidente à présent. Si l’on se demande où je veux en venir, c’est très simple : je formule ce qui suit à titre d’hypothèse, et je le fais aussi directement que possible.

La danse de l’énergie

Morihei Ueshiba, Ô senseï, le fondateur et grand maître de l’aïkido, n’aurait-il pas, après ses longues années de pratique de multiples arts martiaux, découvert l’intérêt, la puissance et le potentiel (moral et spirituel) de recontextualiser son expérience martiale, en la faisant passer du côté martial vers le côté  – et là le mot à choisir est un vrai piège ! – … de l’art ? Plus exactement : de l’art spirituel ? Il est aisé de prononcer les mots de « voie spirituelle ». Certains diront que cette hypothèse n’est pas nouvelle, qu’elle est même évidente. On connait la biographie de Morihei Ueshiba, on connait sa fréquentation assidue de la « secte » religieuse Omoto-kyo. On connaît quel personnage « surréaliste » était son leader Onisaburo Deguchi, et quelle forte influence il a eu sur Morihei Ueshiba. On peut considérer que ces gens-là nageaient en plein délire artistico-spiritualiste. On peut aussi considérer, dans le Japon de l’époque (du tout début du XXe siècle) qu’ils furent parmi les premiers à ouvrir certaines pratiques dans le champ de l’émotionnel, de l’affectif – en Europe nous aurions même dit « romantique » – mêlant la sensation du mystère spirituel à des affects jusque là pris en charge dans le cadre de la pratique Shintô ou du Bouddhisme (le bouddhisme Shingon, en l’occurrence, pour Morhei Ueshiba ; le bouddhisme Shingon est la branche ésotérique japonaise du Bouddhisme). Et c’est là que mes lecteurs ont loisir de bondir – mais restez amusés, merci, il s’agit d’une hypothèse ; plaisante quoique sérieuse : « Et si Ô sensei Ueshiba avait inventé la première danse à deux du Japon ? » – Bon sang, ce n’est pas une danse, c’est un art martial, et même une « discipline martiale » ! s’exclame-t-on. Avez-vous déjà vu Ueshiba pratiquer une sorte de danse sacrée, un kagura maï ? Saviez-vous que Ueshiba s’intéressait à la danse vers la fin de sa vie (et qu’il a pratiqué l’aïkido avec des danseuses) ? On peut le voir ici en vidéo réalisant une sorte de « kata » de jo, mais ce n’est pas un kata, en réalité c’est une danse spontanée avec le jo en main, c’est bien un kagura maï, une danse sacrée, à la façon de Ueshiba. La pratique de l’aïkido avec un partenaire pourrait bien être un kagura maï réalisé à deux, avec ce que cela implique de synchronisation physique et émotionnelle, comme toute danse où l’on est deux. Le projet de Ô senseï Ueshiba pourrait bien avoir été de tenter (et de réussir ?) la fusion entre discipline martiale et danse sacrée (à deux). Ce faisant, la violence martiale est désamorcée (c’est une danse), mais il demeure l’ensemble des mouvements du corps et la gestuelle (dont la technicité reste transposable sur le plan martial… puisqu’elle en vient). Nous pouvons observer le même phénomène historique avec la capoeira, art martial dansé d’origine afro-brésilienne. Du temps de l’esclavage des africains au Brésil, les méthodes de combat ont été « maquillées » en danse (sur la base des danses africaines). Au Japon, à la fin de la Seconde guerre et après, les arts martiaux avaient été interdits (par les américains), mais l’aïkido fut le premier art martial dont la pratique fut autorisée. Précisément parce que sa martialité semblait fondue dans les apparences d’une danse inoffensive, dévolue si l’on veut au développement de soi, un peu dans le même esprit que le judo (mais le judo connait des kata, pas des formes « dansées » ; l’aïkido ne connaît pas de kata, mais les pratiques à deux sont comme dansées de manière partiellement formelle ; d’ailleurs la question de la frontière pratique, dans le mouvement, entre formalité et non formalité se pose régulièrement, sauf dans les pédagogies qui ont d’emblée réglé la « chorégraphie » comme du papier à musique, ceci pouvant se comprendre comme étape, il convient donc aussi d’apprendre à s’en déprendre). Nous pourrions épiloguer longuement, avec des spécialistes, pour déterminer s’il s’agit bien d’une danse pour l’aïkido, et dans quelle mesure, et à quel point la dimension martiale perdure ou tend à s’effacer de la pratique.

L’art d’arrondir les angles

Observons avec joie qu’il y a toutes sortes de pratiques possibles de l’aïkido, de celles qui sont dansées (le kinomichi de maître Noro… ? Pas si sûr) à celles qui n’ont plus la moindre once de kagura maï en elles (l’aïkido comme système-automatique-d’engrenages-synchrones, version « montre suisse »). Ces dernières formes de pratique se veulent minimalistes et souvent « pures ». Elles sont totalement centrées sur le jutsu de l’aïkido ; il s’agit en quelque sorte d’aïkijutsu conduit à sa perfection mécanique. Mais l’aïkijutsu, avec le daïto-ryu, est l’ancêtre – comme on dit parfois – de l’aïkido de Ueshiba. Il est toujours délicat de savoir ce qu’il faut perpétuer de ses ancêtres, et ce qu’il faut en améliorer (sans verser dans l’idéologie ambiante et factice d’un nécessaire, irrépressible et soit disant logique « progrès technique »). Par ailleurs, l’aïkido de maître Ueshiba continuait d’évoluer dans ses dernières années. Ueshiba allait passer, nous disent les témoins et les historiens, à l' »aïkido de sumikiri« . Sumikiri veut dire précisément « couper les coins », c’est-à-dire : « action de tailler les quatre angles d’un carré » ; bref, pour nous autres francophones, il est une expression parfaitement adéquate pour la traduction de « sumikiri », et comprise de tous : arrondir les angles ! Lorsqu’il n’y aura plus d’angles et plus que des spirales, lorsque nous saurons spontanément convertir les uns dans les autres, tout ceci étant réalisé dans le flux vital de l’instant même de la rencontre, et dans l’esprit d’un danseur libre plus que dans celui d’un guerrier combattif,  et pour la paix, alors nous pratiqueront réellement l’aïkido.

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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