Stage avec Léo Tamaki (11, 12 et 13 janvier 2013) : du sensible avant tout

Léo Tamaki

Ceux qui ne connaissent pas Léo Tamaki pourront aller voir ici pour une présentation biographique sous la forme d’une entrevue. Et ici pour son blog personnel.

Le stage s’est déroulé à Chaumont, en Haute-Marne, du vendredi 11 janvier au soir au dimanche 13 à 12h30. (Merci à Paul Wheeler et à François Guiot pour son organisation.)

Soyons politiquement moins correcte que ce qui pourrait être attendu : il est sympathique qu’un stage soit encadré par quelqu’un de relativement jeune. Les experts ont souvent un certain âge (plus de 50 ans?). Léo, lui, est né en 1974 (de père japonais), c’est donc un jeune expert qui a su embrasser diverses sensibilités de pratique. Il s’est construit son aïkido à de multiples sources ; il ne l’a pas simplement repris tel quel d’une unique version autorisée.

Ses influences sont donc multiples. Il suffit d’aller consulter son blog pour s’en apercevoir. C’est un chercheur, ouvert et synthétique. J’apprécie personnellement sont absence de dogmatisme. Je ne vois d’ailleurs pas comment il est possible de pratiquer l’aïkido sans être sincèrement en quête : les certitudes sont autant de barrières ; les incertitudes sont comme des portes et des fenêtres. Mais l’incertitude exige de déployer plus de courage : pour embrasser le vaste monde de la pratique réelle, il faut avoir comme premier courage de se débarrasser de ses œillères et de ses taches aveugles. C’est ça le plus dur ; plus dur encore que l’apprentissage d’une technique.

Pour cette raison, j’ai particulièrement apprécié le travail et les exercices non techniques proposés par Léo. Comment sentir l’autre, son mouvement externe autant qu’interne? Un exercice à trois a consisté à tenir le poignet de l’un, tout en étant saisi par la main d’un autre ; d’un côté il s’agissait de guider l’un, et d’un autre côté de se laisser guider… et cela simultanément. J’y ai retrouvé des exercices sensitifs déjà proposés par mon père (qui enseigne le taï-chi-chuan à Strasbourg). Le cerveau travaille alors dans la contradiction : pour y parvenir, il doit se libérer de cette dichotomie motrice et sensitive ; c’est à la fois un exercice d’abandon et de contrôle, mais de contrôle dans le sens du mouvement de l’autre. Bref, là est tout l’aïkido (mais aussi le taï-chi-chuan, comme tous les arts internes, de près ou de loin d’origine taoïste) : le socle sensitif qui porte et donne vie à toutes les techniques.

Nous avons retrouvé le même principe, mis en œuvre en situation martiale : sentir quand on est poussé, ou quand on est tiré par uke. La technique est engendrée par l’action de uke, elle n’est pas plaquée a priori sur uke. C’est pourquoi, avant d’apprendre des techniques martiales, ne faudrait-il pas apprendre à danser? N’est-ce pas ce que le fondateur de l’aïkido avait compris vers la fin de sa vie, lorsqu’il en a proposé un style plus léger, plus fluide, moins formel… ? Il s’agit d’une approche décontractée ; d’une approche sensible où l’énergie se libère et peut s’exprimer. Sans cette liberté sensitive, les techniques de l’aïkido pourrait être exécutées par des robots. Dès l’instant où les techniques sont robotisées, il ne s’agit plus d’aïkido : la dimension sensitive d’écoute de l’autre est au cœur de l’aïkido, tout comme elle est au cœur de la danse, dans l’écoute du/de la partenaire. Ceci justifie et légitime le kinomichi de maître Noro. A l’autre pôle, il y a par exemple l’aïkido de Gozo Shioda, puissant et potentiellement destructeur. Mais il y a continuité : sans le terrain d’écoute sensible de l’autre, et la capacité de céder (yelding) à son attaque (pousser, tirer, frapper…), il n’y a pas d’aïkido, pas de complémentarité (physique, somatique, psychique, énergétique).

Le grand principe réaliste est donc le suivant : c’est l’autre qui vous donne la technique.  A tel point que des débutants qui n’y connaissent rien, pour peu qu’on les ait initiés physiquement (corps-esprit) à ce principe, par des exercices d’écoute, de sensation et d’acceptation de ce qui arrive venant de l’autre, créent parfois spontanément des techniques justes. L’un de mes élèves à récemment inventé, dès sa deuxième séance, irimi nage direct, sans l’avoir jamais vu avant. Pour cela, le corps doit devenir comme une girouette sous la poussée du vent ; ce qui implique d’avoir libéré ses hanches (au moins ; et ensuite tout le reste). Attraper de l’eau dans sa main en refermant les doigts est impossible ; un liquide cède immédiatement, de par sa constitution physique. Avant de passer à cet état enviable, aquatique, il est plus facile d’apprendre à se transformer en girouette. Toutes les parties de votre corps doivent céder sous la poussée, ou être capables de suivre dans la traction. Toutes les parties de votre corps, et votre corps tout entier, doivent sans cesse demeurer dans la sensation de l’attraction terrestre : de la gravité. C’est votre meilleure amie naturelle pour conduire les mouvements dans un système de contrepoids des os, des membres, et des masses liquides. Ce n’est pas qu’un parfait mécanisme d’horlogerie suisse : c’est de la biomécanique sensitive. De la bioénergétique, si vous voulez.

Certes, Léo n’a pas expliqué tout ça. Mais c’était là. Y compris lorsque nous avons travaillé des contre-techniques. Lesquelles n’allaient d’ailleurs contre rien du tout, mais plutôt avec. Il est possible, à un corps libre, de se laisser couler dans chaque faille. Toute fêlure dans la cuirasse physique ou énergétique peut être investie. Un beau proverbe énonce que les gens sans failles sont tristes, car il n’y a en eux aucun espace pour laisser entrer la lumière. Il ne s’agit donc pas de contrer, mais de laisser couler les choses comme un courant d’air s’engouffre dans les vides, comme un rai de lumière pénètre la faille. Lorsque j’ai été bloqué à genoux au sol par un ikkyo positif, j’ai soudain abandonné mon bras au blocage de uke pour tourner les hanches, et laisser s’engager un irimi nage. Le lézard saisi abandonne sa queue. L’eau coule. Les courants d’air s’engouffrent. La girouette tourne. Aucun ne réfléchit : c’est un état d’être, une constitution physique, qui fait que…

Il s’agit donc pour nous de retirer, de soustraire, plutôt que d’ajouter, d’accumuler. La difficulté est que notre culture occidentale est une culture de l’ajout. Par exemple, on parle sans arrêt, on trouve le silence inconvenant dans une conversation. Il faut combler les vides et les silences par des éléments, au lieu d’être à l’écoute des vides et des silences pour sentir le sens dans lequel ils vont. D’où la pratique de la méditation en aïkido : certains aïkitaïso (ou jumbi dosa), de même que le ba dua djin (8 pièces de brocart) repris par maître Tamura au chi-kung (chinois) sont des exercices de méditation en mouvement, d’écoute plutôt que de faire. Tous les yoga sont de cet ordre (« yoga » veut dire « discipliner », de la racine indo-européen yug ou yog, que l’on retrouve par exemple dans le français « joug » et « juguler ». Les mouvements préparatoires de l’aïkido, tout comme les yoga, visent à discipliner le corps non pas pour le contraindre à être plus chaud ni plus souple, mais pour l’ouvrir à l’écoute. A méditer.) L’aïkido est une discipline somatique, en fait : une psychosomatique. C’est en cela que c’est une voie, et pas seulement un art martial au sens « d’ensemble de techniques exécutées avec art ».

Cet article de blog est déjà assez long. On voit qu’il n’était pas question de faire un compte rendu technique de ce stage, car il me semble que l’approche de Léo n’est pas essentiellement technique. Il cherche comment faire en sorte que la technique soit portée par le sensitif, ce qui signifie ne pas perdre le contact avec l’autre, rester à l’écoute de l’autre, rester à l’écoute de la situation, demeurer dans l’écoute de ce qui se joue dans la rencontre. Il est clair – en tout cas il est évident pour moi – que Léo est un chercheur. Comme je ne trouve rien de plus insupportable que quelqu’un qui pense avoir trouvé, cela me le rend bien sympathique.

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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