Stage de Jacques Bonemaison (7ème dan) à Val d’Isère, fin juillet 2012

Du point de vue d’une chèvre

Distinguer entre les trois – la nigritelle de Rhellicanus, la nigritelle du mont Cenis ou bien la nigritelle d’Autriche – de quelle sorte d’orchidée vanillée il s’agit est réputé ardu. D’autant plus si vous êtes une chèvre.

Soudain, à 2700 mètres d’altitude, en bonne grimpeuse de Haute-Savoie, vous relevez le chef. Que voyez vous dans le pur écrin du panorama qui vous a vu naître? Sont-ce ceux qu’on appelle des humains ? Alors ils ne sont pas comme les autres.

Vous bêlez discrètement et vous vous approchez.

Ils ne vous entendent pas. Ils sont immobiles, les yeux fermés, assis dans d’étranges postures et concentrés. En quelques gambades de vos sabots légers, vous changez de perspective, vous contournez le groupe. Sur une éminence herbue, l’un d’eux domine. Il va se lever, et les humains vont suivre ses mouvements précis et lents. D’un bêlement intérieur vous vous interrogez : mêêê que font-ils… ?

Vous n’aurez jamais la réponse, car vous êtes une chèvre ; et les chèvres, comme tout animal, ne comprennent rien à l’aïkido. Ni rien à la méditation, au taï-chi-chuan, au chi-kung. (Les chèvres ne donnent pas plus de noms aux arts de la paix qu’aux variétés de fleurs.)

Non, les animaux n’y comprennent rien ; ils n’ont pas besoin : ils sont dedans tout entier, de leur origine première jusqu’à leur fin dernière. Remarquez… les humains aussi ; mais comme les humains refusent d’être assimilés à des animaux, ils ont un peu oublié les bases. Une chèvre dans son environnement, dans sa vie terrestre, –  une chèvre face au cosmos ! –  n’est-elle pas d’emblée huitième dan (sinon plus) ? Elle possède l’art d’escalader et de dévaler les montagnes escarpées, la justesse technique de ses coups de cornes d’adulte lui vient des centaines d’heures qu’elle a passées à jouer entre pairs dans sa prime jeunesse. Là, nulle conscience de s’exercer pour survivre. Aucun maître ne lui a appris ce si parfait accord avec son environnement. Les techniques sont dans ses gènes.

Incroyable tout ce qu’ils doivent faire pour se sentir bien !, pense plus ou moins la chèvre qui s’éloigne, chevrotant dans sa barbiche un rire de sage taoïste qui s’ignore.

Ce bêlant, le groupe s’ébroue, et sous le soleil de midi s’octroie une petite collation dont l’épicentre sera, pour l’heure, la table grenue d’une pierre plate, axe du monde et du repas pour nos pèlerins d’Orient. On y suppose toutefois le lieu secret de quelques pratiques chamaniques ancestrales. L’apparente improvisation de la ripaille rustique qui s’ensuit masque bien le soin extrême mis à choisir au marché de savoureux produits locaux. Honneur au petit rosé !

Le groupe repu se répand sur une pente herbue, toujours dominé par les montagnes environnantes. Par elles la note fondamentale est posée, leurs socles graves circonscrit les plis volcaniques d’un terrain sans âge. Le regard voit loin, le cœur s’ouvre, l’esprit se dilate. Le maître enseigne au jo un mouvement d’origine shintô à la symbolique puissante. Le jo, animé par un koshi (hanches) bien mobile, touille la marmite céleste en un large mouvement concentrique, jusqu’à unifier le ciel au ventre (hara) pour y condenser le seika tanden. A cet instant le jo vertical, chargé des énergies du ciel, s’enfonce vif comme l’éclair droit dans la Terre. Saint-Georges terrasse le dragon sans ses entrailles incandescentes. Les marmottes s’en souviennent. L’heure d’avant, certaines gambadaient encore dans le coin, éberluées mais confiantes ; là, elles détalent. Le pétrole n’a pas jailli dans les terriers, mais le groupe fut initié à un mouvement rare, peu pratiqué dans le monde aujourd’hui. Quel avenir pour cette transmission ? L’esthétique de surface ne doit pas voiler qu’il s’agit d’une clé. La serrure apparaît quand la clé est bien formée ; mais comment bien chantourner la clé sans connaître la forme de la serrure? Contrairement aux chèvres, de Haute Savoie ou d’ailleurs, l’humain est toujours en quête de mystère. Le goût du mystère est peut-être dans ses gènes, plus encore que celui de se mouvoir et de vivre en harmonie.

De l’emploi du temps

Levé à six heures trente presque tous les matins pendant sept jours. Une heure et demie de méditation, à jeun, en seiza, en tailleur, en demi lotus ou en lotus, entrecoupée d’une marche kin hin. Etat variable. A deux reprises au cours de cette marche lente, pendant cinq secondes, j’ai cru m’évanouir. C’est en relâchant ma concentration tout en acceptant de laisser circuler les pensées que le malaise s’est dissipé. Trop de contrainte crée l’oppression. La véritable concentration est légère, aisée, elle ne vient pas de la volonté.

Evoquerons-nous les petits déjeuners constitués de croissants, de pains au chocolat et de confiture de figue (merci Yoan) de la chambre n°8 ? Une pensée spéciale pour la tisane énergétique au ginseng des Deux Marmottes, marque locale…

De dix heures à midi et demi, aïkido, la plupart du temps au dojo, où pas loin de 12728 mouches mortes tétanisées et 34 demi vivantes furent balayées dans les règles du rituel, avec la componction du ramasse-miettes. En fin de séance, d’autres nouvelles mouches mortes s’étaient données rendez-vous au pied du mur. Mystère.

Le déjeuner, parfois appelé « repas de midi » eut lieu en général entre quatorze et quinze heures. A ce titre, le dynamisme et l’industrie de la chambre n°6 furent admirables. Alors que j’envisageais initialement l’option « sandwiches triangulaires », jamais je n’aurais imaginé manger aussi bien, ni à vrai dire autant. Il arrive que des mots magiques semblent se matérialiser presque dans l’instant, le mot « couscous », par exemple. (Il est heureux qu’à cette seconde je n’ai pas lâché un : « harengs et boudin noir ! »)

Dans la deuxième partie de l’après-midi, aïkido, au dojo ou en extérieur. Travail de l’énergie interne, à base d’exercices de chi-kung, la très réputée série des Ba-duan-jin (les « Huit pièces de brocart ») dont il existe des centaines de variantes. Le fond demeure le même : posture dans l’axe, enracinement dans la gravité, mouvements du tronc et des bras dans la légèreté d’une lévitation portée par le cycle respiratoire ; expiration ()… inspiration (kyu). Le cycle débute toujours par vider les poumons, pour éprouver d’abord sa propre pesanteur et trouver l’enracinement gravitaire. Et lenteur, afin que le système nerveux intègre les choses en profondeur et modifie le schéma somatique (corporel-anatomique, physiologique, moteur, etc.) Tous les arts internes se fondent sur le même socle de pratique : la lenteur des gestes dans la sensation de la gravité terrestre. L’aïkido est un art interne. Jacques Bonemaison le pratique comme tel, assurant historiquement et assumant ainsi le patrimoine des arts énergétiques chinois dont le Japon fut l’héritier. On observe chez Jacques la continuité entre l’interne et l’externe : les mouvements techniques d’aïkido s’expriment de la même manière que les mouvements énergétiques préparatoires. La forme-clé de shite s’adapte à la serrure de aïte. La serrure, c’est la faille. Et la faille est une profondeur (dynamique) qui converge toujours vers le centre (l’axe vertical de aïte, et plus précisément encore son seika tanden). Les traductions de shite et aïte demeurent délicates. Aïte est celui qui « prête sa main et reçoit la technique », et shite est celui qui « exécute la technique ». Mais, ce disant, on situe les choses dans la dualité et la temporalité (l’un attaque, puis l’autre se défend). On pourrait proposer pour shite le terme d’« adapteur », et pour aïté celui d’« adapté » ; ou bien d’« accordé » (pour aïte) et d’« accordeur » (pour shite), étant entendu qu’aïte est accordé par shite, tout comme un piano l’est par l’accordeur… – pour sonner juste.

Dans ce qui suit, je quitte le terrain du strict compte rendu de stage. Mais ces réflexions sont pourtant bien issues de ce qui fut éprouvé.

L’art d’accorder un instrument 

La manière dont un piano est accordé – car il y a de nombreuses manières de répartir les fréquences sonores entre les cordes – s’appelle le « tempérament ». Savoir « tempérer » un clavier est tout un art, délicat et subtile, qui demande une oreille absolue. N’en est-il pas de même en aïkido ? Ne s’agit-il pas d’un art consistant à tempérer la fougue d’un assaillant et de l’accorder pour l’ajuster harmonieusement, dans l’instant même où il attaque ? Il s’agit de transformer du bruit en un son harmonique, de faire passer de la crécelle (bruit) au gong (son constitué d’harmoniques, soit le contraire d’un son bruité). Vu depuis l’angle de cette métaphore vive – que j’espère parlante – l’aïkido n’est en effet pas du tout un art du combat (mais qui en douterait encore ?) Il est bien plus proche de l’art de l’accordeur de piano, lequel, que je sache, ne se bat pas avec son instrument dans l’espoir de le faire sonner juste ! A méditer.

De l’usage du langage

Les mots ne sont pas neutres, et c’est pourquoi lorsqu’on les emploie il convient de les choisir avec justesse ; sinon autant parler dans le vide ou se taire à jamais. Dans la pratique, il faut se taire ; mais avant et après, on peut parler pour comprendre, construire et avancer, s’orienter. Seul un benêt, heureusement fictif, confondrait le mot « sel » avec le goût du sel lui-même. Pourtant, « passe-moi le sel » est une phrase souvent bien utile pour obtenir un peu dudit sel (ou faire taire quelqu’un). Certes, les chèvres (qui adorent le sel) ne parlent pas (tant pis pour elles) ; mais j’ai déjà souligné que les animaux étaient génétiquement accordés à leur environnement. Ce qui n’est pas le cas des humains… qui ont besoin de comprendre, donc d’user de mots pour se construire leur réalité, et ainsi se donner l’occasion d’ouvrir les portes de nouvelles sensations qui n’auraient pu être pistées ni éprouvées sans le truchement du Verbe.

De l’homme et de l’animal

Pourquoi les humains, originés dans l’animalité (= issus du règne animal), ne sont-ils pas naturellement accordés à leur environnement… ?

Philosophiquement, cette question est mal posée. Elle présuppose que les humains devraient être accordés naturellement à leur environnement, sans doute en vertu d’une continuité supposée entre l’animal et l’homme. Elle néglige que les humains ont la faculté génétique de parler une langue, donc de penser avec des mots. Et qu’ils ont conscience d’un « temps qui passe », avec la capacité d’un regard rétrospectif et d’un regard prospectif. Les animaux n’ont pas ce « problème » de regarder un passé ni d’anticiper un avenir. Or il ne s’agit pas de proposer à l’humain de retourner au stade de l’animal (je n’ai pas dit « régresser ».) Il s’agit de partir de ce que nous sommes ; pour cela, il faut commencer par mieux se connaître. L’aïkido, parmi d’autres voies, et l’un des moyens qui permettent d’éprouver la conscience de l’instant, la difficulté qu’il y a à « être dans l’instant », non comme un animal, qui lui n’a pas le choix, mais comme un humain, qui lui possède la faculté de changer sa perception du temps. Il y a bel est bien rupture entre l’homme et l’animal ; certains parlent de « singularité » dans le passage de l’animal à l’humain. L’humain est une singularité dans l’ordre de l’évolution biologique.

De la perception du temps

Le travail de la perception du temps est donc un exercice majeur, et ce dans tous les « arts martiaux » (puisque telle est la dénomination courante qui nous colle aux semelles). A ce titre, travailler les mouvements dans la lenteur paraît essentiel. Quelqu’un posera sans doute la question de la vitesse qui paraît nécessaire dans l’exécution des techniques lorsque l’attaque est elle-même rapide. Dans un certain état de perception du temps, lenteur ou rapidité  disparaissent. Dans un accident de voiture, à l’intérieur de l’habitacle, le tonneau du véhicule semble se dérouler très lentement… au point que notre vie peut défiler devant nos yeux (je ne parle pas d’expérience mais sur la base de deux témoignages de première main ; ce phénomène est cependant connu.) Les cafards, par exemple, perçoivent le temps de façon très dilatée, un geste rapide pour nous leur paraît « lent », raison pour laquelle, à notre vitesse de perception et d’action, il est difficile de les écraser ! Cette relativité de la perception du temps s’étend sans doute à celle de l’espace (donc de « l’espace-temps »). La capacité à percevoir le temps et l’espace suivant divers modes autres que le « mode commun » est l’une des dimensions essentielles non seulement des arts de combats mais également des pratiques chamaniques et religieuses. Le mouvement shintô de Ueshiba le replace à l’origine de l’univers, où le fondateur dit s’identifier à Ame no minakanushi no kami, le kami de l’origine, avant la production du temps et de l’espace. S’appuyer sur les mythes shintô est l’infrastructure culturelle « religieuse » qui était la plus accessible pour lui. Chaque culture « spirituelle » offre ses infrastructures propres pour accéder à un « état d’esprit » qui nous place « hors temps ». Le temps n’est qu’une perception résultant de notre être biologique incorporé ; le temps n’est pas quelque chose qui existe objectivement ; aussi devrait-il être accepté, en toute logique, que l’on puisse en faire des expériences variées, notamment celle de se situer « comme à l’origine des choses ».

Conclusion

Au bout du compte, je sens qu’il est possible de travailler l’aïkido avec douceur. Je pressens qu’une bonne technique est une technique douce, comme de l’ostéopathie. Je comprends aussi qu’il s’agit d’accorder l’autre comme on accorde un instrument, mais en temps réel, car l’instrument est en train de jouer (quand l’autre vous attaque) ! Je sais que les émotions ne sont pas nécessaires à ce moment-là, mais pour autant nous devons accepter d’être des êtres émotionnels. De l’accueil, de la bienveillance, délaisser la peur, – peur de quoi ? Cela devrait être aussi simple que de prendre les gens dans nos bras… tout en marchant. Si je n’y parviens pas encore, ou seulement parfois, ce n’est pas une question technique, c’est de l’ordre du psychisme, de l’ordre de l’âme : c’est une question de configuration énergétique de soi dans l’univers. Comment je m’y sens ? Quelle est ma relation à l’ensemble ? Cette relation est-elle vivante ? Quel est mon domaine de définition psychoénergétique ? Suis-je assez vaste pour accueillir l’autre dans un océan de coton, plutôt que de me confronter à ce qui n’est au fond que mon propre reflet ?

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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