Où vont-il, tous ?

J’avais préparé un compte-rendu du stage de Léo Tamaki à Chaumont (en février 2012). Ce compte-rendu s’effiloche, et le temps passe. Depuis il y a eu le stage de Jean-Pierre Lafont à Romilly (mars 2012), de Jean-Pierre Pigeau à Langres (mars 2012), et celui de Jean-Claude Joannes à Montier-en-Der (avril 2012).

Tous ces gens sont des hauts gradés. Jean-Claude, 6ème dan, est toujours très technique, son plaisir est dans la richesse et la complexité. Il s’agit pour moi des bases aïki-jutsu de l’aïkido. Il est bon d’y revenir pour ne pas perdre de vue le socle, le sens des réalités, le corps physique, la matière, le côté terrestre des choses. Jean-Pierre Pigeau, 6ème dan également, m’a paru pensif. Serait-il en pleine réflexion sur le sens profond de sa pratique? J’ai eu comme un étrange sentiment, parfaitement subjectif : aurait-il envie de faire autre chose ? De pratiquer autrement ? De s’ouvrir ou de se rouvrir à une forme de pratique plus énergétique ? La sienne est sobre, minimale, dans la direction donnée par maître Tamura. Mais n’est-ce pas qu’une apparence ? Je veux dire : cette sobriété n’est-elle pas qu’une apparence, derrière laquelle se cache autre chose de plus profond à saisir ? Les cadres techniques vont dans le sens du minimalisme. La variété des techniques se réduit. Dangereusement ? Au risque d’une perte technique ? C’est pourquoi il est bon de revenir à Jean-Claude Joannes. Après quoi il est bon de retrouver Jean-Pierre Pigeau ! Il nous ramène à l’essentiel, sous la complexité des formes. Il y a de quoi être perturbé : certains peuvent se sentir comme écartelés entre ces pratiques. Mais l’aïkido ne se trouve-t-il pas à l’intersection de ces approches ? L’aïkido est UN, dit-on ; mais les approches variées en font une boule à facettes (dans laquelle on se reflète soi-même de mille et une manières.)

Jean-Pierre Lafont, 5ème dan, a trouvé quelque chose. Mais parvient-il à l’expliquer? Sans l’expliquer, est-il seulement possible de le faire voir ? De le faire sentir ? Mais à qui (à tous?), et dans quelles conditions ? Sa direction de travail devient de plus en plus énergétique. J’ai apprécié l’inspiration qi gong de la première partie de notre séance. Les mouvements de bases (par exemple ikkyo undo) étaient générés à partir des sensations énergétique développées auparavant, et c’est exactement cela que je souhaite (la sensation d’après bain chaud des japonais, comme premier stade de pacification et d’éveil de soi, avant de modeler et moduler cette sensation sous des formes variées). Pour établir ce terrain énergétique et méditatif, pas d’autre secret que… pratiquer tous les jours des exercices énergétiques et de la méditation. Et ce avec plaisir, dans la joie, avec courage, pas comme un pensum, sinon ça ne mène à rien. On peut éventuellement apprendre de force une activité manuelle ou un métier ; mais on ne peut pas apprendre la méditation de force, ni rien qui relève de l’énergétique, ni du spirituel; cela doit venir de l’intérieur de notre propre liberté et de notre propre courage. C’est cela, le cœur de la voie du guerrier, dans son sens noble et spirituel. Ce n’est pas combattre qui caractérise la voie du guerrier : c’est savoir se tenir. C’est donc un yoga, ou  un gong (en chinois). Ces deux mots veulent dire : discipline, développement de soi par contraintes consenties.

Léo Tamaki est un chercheur. Sa position en bordure de ce que l’on pourrait parfois considérer comme un dogme fédéral – celui du minimalisme comme axe principal, supposé, du lègue de maître Tamura – l’autorise à suivre plusieurs sources d’inspiration, notamment d’experts japonais. Il a compris pas mal de choses : à commencer par le fait qu’il n’y a pas de règles absolues. Chacun a son propre corps et chacun doit trouver son propre mode de sensation. Il me semble qu’il cherche à proposer des orientations pédagogiques invitant chacun à déblayer son propre terrain pour trouver sa propre liberté (intérieure, posturale, dynamique, etc.) Sa pédagogie se déploie donc sur le mode de la méta-pédagogie : proposer des exercices et des pistes de travail pour se libérer soi-même, tel que chacun est ; alors que nombre d’enseignants usent d’une stratégie classique, qui vise à apprendre à faire. Pour ces derniers, il y aurait une bonne forme, ou une bonne manière de faire. Alors qu’avec une approche de méta-pédagogie, il ne s’agit pas de faire faire d’une certaine manière, mais de donner les outils, les pistes, les exercices pour permettre à chacun de découvrir par lui-même ses propres possibilités, pour ensuite élaguer ses découvertes, les filtrer et ne garder que les plus appropriées (à soi). C’est toute la différence entre donner un poisson à quelqu’un, et lui apprendre à pêcher. Certains montrent le poisson et disent : voilà le poisson qu’il faut, c’est lui, pas un autre, copie ce poisson ou deviens ce poisson. D’autres t’apprennent à construire une canne à pêche et à observer les mouvements dans la rivière…

Je constate ainsi deux grandes visions du corps : d’une part ceux qui pensent le corps comme une machine (vision mécaniciste, pas nécessairement consciente, d’ailleurs), un outil complexe qui doit gérer des dimensions et des paliers de complexités physiques (articulaires, techniques, etc.) ; et d’autre part ceux qui voient le corps comme une unité, une sphère énergétique psycho-corporelle, laquelle peut devenir étrave (comme celle d’un navire, manifestant le principe irimi: tout pénètre d’un bloc, mais ici ce n’est pas que le corps, c’est le corps-esprit, donc l’intention, qui pénètre sans faille.) Entre la vision du mécanicien (le corps comme système d’articulations) et celle de l’énergéticien (le corps comme phénomène vital émergeant d’une forme d’esprit), de multiple autres visions prennent place : celle du physicien (le corps comme ensemble d’atomes et de matière(s)), celle du biologiste (le corps comme physiologie), celle du psychologue (le corps comme structuré et vécu par un ego, une conscience, et mu par un inconscient, avec ses conflits). Au delà de la vision de l’énergéticien, une appréhension purement spirituelle du corps et même de l’univers est à prendre en considération : maître Ueshiba, le fondateur de l’aïkido, n’était-il pas animé par tout un système de croyances, desquelles provenaient une bonne part des exercices qu’il nous a légué, exercices dont les effets sont censés être consubstantiels aux techniques…?  Où en est-on aujourd’hui ?

Au plan pédagogique, je vois également deux pôles : ceux qui veulent faire des choses avec le corps ; et ceux qui veulent déblayer le corps de son superflu pour qu’il en fasse moins. Les premiers ont une pédagogie additive ; les seconds une pédagogie soustractive : dans un cas il s’agit de construire des formes (constructivisme, comme un jeu de cubes), dans l’autre il s’agit de déparasiter les mouvements pour les simplifier et purifier les axes et les postures (défaire les schémas corporels qui figent l’individu, art de dénouer les cordes.)

Tout cela n’est, à mon sens, pas incompatible. On retrouve, en arrière plan, des théories du développement psychologique (Piaget, etc.) Ce sont diverses approches (pas toujours conscientes, tout dépend aussi de la culture de l’intervenant), diverses sensibilités (tout dépend des capacités sensitives de l’intervenant et de son stade de développement au plan existentiel). Elles viennent de ce que chacun de ces experts est capable de faire, de leur configuration psycho-corporelle et de leur histoire personnelle. Chacun est comme un miroir de la « boule à facettes » qu’est l’aïkido, cet espèce de gros gâteau dont chacun découvre une part, la pointe du triangle étant commune (l’aïkido idéal serait l’invisible cerise, au centre du gâteau !)

Alors, où vont-il, tous… ?

Cet article est écrit. Je le relis une dernière fois. Les images de la boule à facettes, comme celle du gâteau, sont amusantes et parlantes, mais elles sont trompeuses : en effet, elles donnent l’impression qu’il y a quelque chose d’extérieur à découvrir, et que cela peut se découvrir par facettes ou par tranches. Mais justement, ce n’est pas le cas : d’une part, il n’y a absolument rien d’extérieur à découvrir, l’aïkido n’existe pas à l’extérieur de nous, dans le monde platonicien des Idées, quelque part suspendu dans l’univers ; d’autre part, l’aïkido ne se développera pas en nous par accumulation de « facettes » ou de « tranches ». Une meilleure métaphore est celle de la graine, que nous aurions déjà en nous, chacun la sienne, et que chacun contribue à faire pousser en se soumettant à diverses influences nourricières. C’est pourquoi j’apprécie particulièrement cette image de maître Ueshiba arrosant son jardin… On ne « construit » pas une fleur : elle pousse.

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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2 Responses to Où vont-il, tous ?

  1. pindare dit :

    Chemin faisant, en partageant tes notes et impressions sur l’enseignement de ces trois experts, tu fais ressortir non pas de la complexité mais de la richesse de l’Aïkido.

    Des pistes diverses à parcourir, sans exclusive et sans jugement de valeurs, mais avec constance et détermination. Sans but lointain peut-être, j’apprécie tu t’en doutes le petit coup de griffe à Platon, parcourront les allées du jardin de Maître Ueshiba ou les pistes de continents encore à découvrir.

    Merci de secouer régulièrement les techniques et les concepts.

    Michel

  2. frédéric dit :

    Le Vigan 2012 : 18 au 26 août.

    9 jours de « métaikido »

    ;D

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