Réflexion sur la vague et le sabre

Je ne veux jamais oublier que l’aïkido est une discipline et un art de PRESERVATION de soi, et plus généralement de préservation de la vie (donc aussi de l’autre, celui qui ponctuellement assaille, mais qui en aucun cas ne peut – ne devrait – être réduit à son geste.)

Avec l’aïkido, nous sommes dans le « take care » (« prendre soin de »). Cette logique du « CARE » est pour moi indissociable de l’aïkido. Je vois que nous nous laissons encore bien trop emporter dans une vision oppositionnelle de la martialité. C’est difficile d’en sortir ; c’est d’abord contre cela qu’il me semble que nous luttons : contre notre besoin d’en découdre.

Aussi, tout ce qui tranche et coupe éveille ma méfiance, et peut-être parfois mon dégoût.
Ceci ne remet absolument pas en cause la pratique du iaïdo, du batto do, du kenjutsu ni du kendo en tant que discipline de soi et chemin de formation d’un schéma corporel d’action aussi pur que possible dans sa gestuelle et son efficience.
Mais je préfère envisager cela dans l’esprit de l’aïkido : donc dans ce qu’on appelle aujourd’hui (par facilité classificatoire) aïkiken, où le ken est à la fois un amplificateur et une contrainte supplémentaire pour apprendre à maîtriser des axes (rectilignes —> rectitude), mais n’est jamais un vecteur de mort. Le ken est-il alors encore une arme… ? Où n’est-ce pas plutôt un outil de développement du Soi ?

Un beau livre intitulé La vague et le sabre écrit par une danseuse (entre autres compétences), évoque la complémentarité entre le principe de la vague et le principe du sabre. Référence déjà évoquée sur ce blog au moins deux fois.

Dans nombre de pratiques actuelles de l’aïkido, le travail de la sensation de la vague semble faire défaut. Trop de privilège est accordé, me semble-t-il, à l’esprit du sabre.
Normal ? Le sabre et viril, phallique, il impose et en impose, il est une présence matérielle symbolique gratifiante par son extension péremptoire. Il y a bien 90% d’hommes en aïkido (je ne connais pas le pourcentage exact). Je ne suis pas sûr que les femmes, dans leur majorité, sont autant enthousiasmées par le tranchant du sabre-phallus. Non, il ne s’agit pas là d’un petit délire personnelle pseudo-psychanalytique, – mais je n’ai pas non plus le temps de m’étendre (sur le divan).

Le principe de la vague, lui, est ouvert, accueillant, absorbant, antiphallique, il n’en impose pas et n’impose rien ; il est une absence immatérielle, une succion dynamique ; dans l’ordre symbolique il ne se matérialise pas dans un objet (comme le sabre), mais se réalise dans un mouvement transitoire et fugace : un vide.

Comme dirait l’autre : « Si je n’étais pas né, je n’aurais pas à me défendre. »  De quoi je déduis en toute logique le principe suivant : pour ne pas se faire attaquer, il faut se tenir dans le non-manifesté. A ce sujet, (re)lire tout particulièrement Tchouang Tseu, traduit par Liou Kia-hway, édition Gallimard/Unesco.)

Et pour le principe du flux et la « vague », en physique des fluides, mais d’une lecture abordable, se procurer : Theodor SCHWENK, Le Chaos sensible : créations de formes par les mouvements de l’eau et de l’air

Et n’oubliez jamais la puissance des métaphores dans la transmission !

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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2 Responses to Réflexion sur la vague et le sabre

  1. Leon dit :

    Interessant.

    Pratiquer du iai ou du kendo (kashima, etc) du jodo ou même de la lance pour l’aikido est à mon avis un non sens pour plein de raisons:
    – O sensei a déjà réalisé la synthèse, ça a lui a pris une vie: qui se sent suffisamment compétent pour refaire le trajet, qui a simplement assez de temps?
    – même dans les styles qui mettent l’accent sur les armes (disons la nébuleuse Iwama au premier chef), les armes sont (ou devraient) certes encore utilisées en tant que telles mais aussi en tant que révélateurs (trices?) du mouvement. A condition d’avoir un prof compétent bien sûr.

    Tout au fond du travail aux armes on trouve la vague, l’ondulation, l’aller retour. L’arme ne fonctionne pas sans cela. Cela se révèle petit à petit. On peut ainsi exprimer de la douceur à partir du travail dans le dur.

  2. Frédéric dit :

    Voilà encore un billet avec lequel j’entre en résonance !

    Je sors tout juste d’un passage de shodan, assorti des mois de « préparation » qui vont avec.
    Or même si j’ai obtenu le titre, je ne sors pas tout à fait indemne de cette épreuve. Je suis cassé de partout, le sacrum en vrac, une épaule très douloureuse, etc. En fait j’ai vraiment le sentiment d’avoir perdu en fluidité.
    Pourquoi ?
    Peut-être bien parce que l’on m’a demandé, pour accéder à ce grade, de développer une pratique qui ne me correspond pas, et ne correspond pas à l’idée que je me fait du cheminement sur la voie de l’Aiki.
    En venant à la pratique de l’Aikido je (nous ?) suis (sommes ?) déjà pétri de raideur, physique et mentale, truffé de blocages, d’accrocs et de cicatrices. Cette raideur est même souvent le moteur qui nous amène à rechercher un moyen d’évolution.
    Partant de là il est certain qu’imposer un référentiel qui valorise la « puissance » (dans un sens qui me parait très superficiel et bien dépourvu de toute la subtilité que peut recouvrir ce terme) ne peut que difficilement améliorer les choses (= la santé) pour le pratiquant !
    Les instances fédérales, du moins pour ce que j’en ai vu, paraissent accorder une importance toute particulière à ce que j’appellerai la domination de tori sur uke, et le « rentre-dedans ». Une sorte de martialité à la sauce macho.
    J’ai vu un candidat au nidan refusé alors qu’il déployait une technique d’une précision époustouflante, qui du coup le dégageait de toute nécessité d’employer la force.
    Et ben non ! « Pas assez martial ! » s’écrièrent en cœur les 5è dan…
    Pour ma part, les maîtres les plus terriblement martiaux que j’ai pu rencontrer proposaient toujours une pratique emprunte d’une grande douceur. C’est pas ça, la voie de l’Amour ? Être tellement efficace que l’on a plus besoin d’être méchant ?! Moi j’y perd mon latin.

    Ouaip, j’ai le sentiment que l’on fantasme encore beaucoup sur l’image du samourai (ou du moins sur l’idée que l’on se fait des samourai, qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité), au lieu de chercher à bousculer ses prétendus acquis (Shoshin, salut Léon ;)), et d’évoluer pour incarner au mieux l’idéal du fondateur : l’esprit d’amour, de sincérité envers soi même et les autres, et de fraternité entre les hommes.

    En tout cas, moi j’dis : vivement le 20 aout au Vigan !
    Que je puisse enfin me replonger avec délice dans l’Esprit de l’eau 😉

    Bon début d’été !

    Frédéric

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