Un guide vers l’énergie

Les choses se poursuivent ; certes avec lenteur. Mais que signifie « lent », que signifie « vite » ? Tout enseignant – et tout jardinier – sait que le germe peut mettre bien des saisons avant de sortir de terre. Le schéma corporel des pratiquants se modifie à son rythme. Pour aller « plus vite », il faudrait « pratiquer tous les jours ». Mais pratiquer quoi ? Seulement de l’aïkido ? Certainement pas dans sa version strictement martiale (les « techniques »).

Pratiquer tous les jours est possible, du matin au soir et même la nuit : pratiquer le principe aïki est possible, tout le temps. Quel est le chemin de ce principe ? Revenir à soi, en soi, dans son coeur, son centre, au chaud, tranquille, chaque fois qu’on prend conscience de l’égarement, de l’errance somatique, qu’elle soit émotionnelle, physiologique, posturale… Reprendre goût au « wu wei », au « non (ré)agir ». Goûter l’impermanence, savourer le monde d’un point de vue héraclitéen (toutes choses ne cessent de se renverser dans leur contraire). Même le désabusement peut être retourné comme un gant, par l’humour. Ah, l’humour, l’humour métaphysique ! Celui qui, dans un sursaut-sourire, nous rappelle au jaillissement permanent d’un nous-même bien vivant, bienveillant, au jaillissement d’un perpétuel renouvèlement. Pourvu qu’on le sente ainsi, qu’on se le donne tel, qu’on le désir et veuille tel… et le subtil et fin bouillonnement interne, délicatement lumineux, comme la flamme d’une bougie dans un cristal vivant, s’amplifie et irradie de bonne chaleur dans tout le corps. Sensation « d’après bain chaud » qu’évoquent parfois les japonais.

Les chats et leur ronronnement-gong sont de bons modèles. Caressez un chat. Prenez-le sur vous, contre vous. Laissez son ronronnement de plaisir méditatif se communiquer à votre propre ventre, et cette chaleur, presque de feu de bois, pénétrer votre chair et vos viscères. Quand le chat part, demeurez chat. Ronronnez à votre tour, mimétique. Méditation à la bouillotte. Foyer de ferme où bout la soupe à la marmite. Soyez à vous-même votre propre foyer. Cette onde qui vous parcourt irradie vos cellules, elle est à proprement parler « radieuse ». Les mouvements du corps prolongent cette onde radieuse.

Ne bouger que son squelette, c’est bouger comme un robot. On peut modéliser mathématiqumenet les mouvements du squelette et construire un programme qui fera d’un robot l’illusion d’un homme en mouvement. Mais cette chaleur-là, la bonne chaleur du chat-marmite, n’est pas modélisable. C’est le ki, le chi, tout simplement. De cet état d’unité energétique, avec soi-même, en soi-même et pour soi-même, peut naître votre voix la plus profonde ; parlez enfin et tout vibre. De là, de cette profondeur à soi-même, peut jaillir le rire, la pureté d’être tout simplement soi. De là vient aussi le geste juste, celui qui irrigue les formes techniques apprises. Ce geste juste est d’abord intérieur ; il provient de ce que les artistes orientaux nomment « le corps énergétique ». Il naît comme l’un des multiples bouillonnements de la marmite intérieur, portée dans le ventre, comme un enfant en gestation qui bouge et donne spontanément des coups de pieds. C’est vivant. Et c’est de cette vie intérieure, cellulaire, métabolique, que jaillissent toutes les formes externes, pour peu que rien (la pensée?) ne vienne les parasiter, ne vienne placer des obstacles sur leur chemin.

Vous êtes seul, assis en tailleur sur le canapé ; le chat vient de partir, laissant entre vos deux paumes un vide encore empli de délicieuse chaleur. Le corps du chat absent semble encore palpiter, le ronronnement qu’il vous a légué vous habite. Vos yeux sont mi-clos ; vous ne le savez pas, mais vous êtes en méditation. Combien de temps s’écoule, vous n’en savez rien. Vous vous retrouvez debout sans vous apercevoir que vous vous êtes levé. Vous vous habitez pleinement, mais autrement que d’habitude. Vous ne savez pas : vous sentez. Vous êtes là comme un animal, bien en assiette dans votre socle animal, vos instincts ; vous reniflez le monde, vous humez les présences ; tout respire autour de vous ; la vibration féline qui vous anime s’amplifie, elle tâtonne alentour, ondoie contre les parois de la pièce, elle pourrait bien oser s’étendre à l’extérieur, explorer l’infini. Vous êtes au centre : de vous, du monde, tranquille, calme, entier. C’est ce qui bouillonne qui vous fait faire un pas. Vous vous laissez guider par les ondes de chaleur ; ce sont elles qui impulsent à vos nerfs, à vos muscles les mouvements. Vous passez d’une jambe sur l’autre comme si des liquides délicieusement chauds coulaient en vous. Vases communicants. Vous êtes comme une algue dans l’océan, où passent des courants tiède qui vous massent. Danse lente dans le salon. Les mouvements des membres se complètent d’eux-mêmes, yin, yang, compensations naturelles et spontanées. Vous n’y êtes pour rien, c’est comme à la surface des flots, les vague et les dômes d’eau sous la poussée des courants, Archimède. Vous assistez. Et de là vous sentez que ce sont ces mouvements qui vous protègent, vous entretiennent et vous font vivre. Que les mouvements du corps sont l’expression de surface de l’énergie qui ondoie et tourne en vous. Votre intellect, quelque part en veille, à l’écoute, saisit que les mouvements martiaux viennent de ces mouvements-là. Il s’agit de souffler sur la petite braise pour que le feu grandisse et que les flammes balaient l’espace. Vous sentez qu’entre la danse et l’art martial, il n’y a pas même un cheveu.

Le principe aïki, le wu wei, c’est de laisser l’onde interne vous envahir et vous parcourir d’elle-même ; ce sont les mouvements internes, du corps energétique qui créent les gestes « martiaux ». Il s’agit seulement d’être « bien dans son espace ». Essuyer une attaque revient à nettoyer sa chambre. Conserver son foyer intact, rond, rayonnant. Peut-être même communiquer le rayonnement. Irimi : prendre l’autre dans la chaleur de son ventre, dans son ronronnement de foyer ; le bercer ; le déposer « dans son lit », comme le fleuve retrouve le sien après avoir débordé. Accueillir, recueillir, orienter, déposer. L’art martial n’a plus rien à voir avec les techniques de contrôle, et n’a plus rien de martial : c’est l’art de l’hôte qui accueille, qui laisse deviner la lumière du foyer, qui réchauffe, endort et efface le « mauvais esprit ». C’est là peut-être ce qu’on peut appeler l’amour du corps énergétique, l’amour cellulaire de ce corps-qui-vous-protège-et-vous porte, cette bonne chaleur affective qui n’est que bienveillance.

Lorsque le chat guette la souris puis bondit au moment opportun, il ne pense pas à mal ; il n’est ni agressif ni ne prend du plaisir à faire souffrir ; un chat n’a pas de morale et lorsque – disons-nous – il « joue » avec la souris, il ne « pense » pas à son plaisir, qui ne peut donc être vicieux. Or, nous pensons. C’est pour cela que nous, humains, avons un pas de plus à faire, une possible responsabilité de plus à assumer : car nous pouvons être conscients de notre « corps animal », de notre « corps énergétique » ; nous pouvons identifier consciemment la chaleur ronronnante du foyer intérieur, et nous avons la capacité d’orienter cette énergie directement issue du « socle des instincts ». Nous avons à apprivoiser le cheval fougueux. A canaliser le dragon. Il commence par tirer la pointe d’une langue bifide (yin/yang) hors de sa gueule, mais bientôt il est susceptible de rugir et de faire trembler le monde. De ce quiest rond et plein comme un oeuf de caille peut jaillir la plus gigantesque des créatures inimaginables. C’est la petite leçon du chat qui ronronne, tigre en puissance. C’est la petite leçon de la balle magique, cette petite balle de caoutchouc dont la capacité de rebond semble un multiple de l’énergie de la main qui l’a lancée au sol. C’est la compréhension-sensation intime que ce qui se réalise à l’extérieur n’est que la partie visible d’un mouvement de fond plein, rond et puissant qui n’a plus que l’extérieur pour s’exprimer, une fois arrivé à son acmée. Il doit traverser le miroir et le dépasser. C’est le chant que celui qui aime ne peut retenir, le cri que celui qui souffre ne peut contenir : le geste « martial » est la projection, sur le plan visible, d’une « émotion », elle-même impulsée par un instinct.

Logique métabolique et psychomotrice ; force spirituelle dirons d’autres. Pur travail de la sensation. L’entrée mimétique dans le monde sensible suffit ainsi à progresser en soi, de son animalité à son humanité, – pour peu qu’il n’y ait pas parasitage.

Aussi, toute fenêtre sensible qui se referme sur le monde est une catastrophe sensitive, énergétique et psychique pour l’Homme. Toute perte d’une portion du monde terreste sensible – monde entièrement vivant – est une tragédie, irréparable par un être de seule technique (l’homo technicus, héritier monomaniaque de l’homo faber).

Le secret, aussi bien que le mystère, tient dans cette jonction spirituelle vitale entre l’Homme et le Monde, entre l’Homme sensitif et le Monde sensible. C’est la clé de voûte. Et tout nous y invite, tout le temps, depuis toujours.

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
Cet article, publié dans Non classé, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

1 Response to Un guide vers l’énergie

  1. Michel dit :

    Les chats sont des maîtres aux pratiques d’enseignements anciennes.
    En silence, ils nous invitent à suivre leur exemple et à nous engager dans l’étude de la voie, Nekodo.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s