Aïkido : Perception et sensation

En 2003, il y a donc déjà… huit ans, j’ai écrit un petit article où je livrais spontanément ma vision de l’aïkido. Celle-ci s’est affinée mais n’a guère changé dans ses fondamentaux. Je pensais que cet article était sur mon blog. Visiblement, je l’en ai retiré, ou bien il a disparu lors de la transition du blog d’une plateforme vers une autre. Je vous le redonne à lire aujourd’hui.

« L’Aïkido est un Art Martial japonais basé sur des mouvements circulaires destinés à projeter et à contrôler l’agresseur sans dommage. A partir d’une attaque simulée, l’Aïkido banalise l’agression et conduit le pratiquant vers une réponse adaptée : ne pas fuir, faire face à l’agresseur avant de se déplacer et d’esquiver. Les techniques d’Aïkido s’appuient sur la souplesse et l’utilisation de l’énergie de l’agresseur plutôt que sur la force physique. Les pratiquants développent un puissant système de self-défense intimement lié à un ensemble de principes et d’attitudes visant à résoudre les conflits de manière calme et mesurée. »

(Manuel du Pratiquant, F.F.A.B., Aïkikaï de France, 2003

(Les notes sont en fin d’article)

Vers le moins d’efforts possibles

Dans l’idéal, aucune technique ne devrait nécessiter plus d’effort que celui que l’on fait pour boire un verre d’eau ou, pour les maîtres, « déplacer un grain de poussière ». Cet idéal taoïste est celui du wu-wei, traduit souvent par « non-agir ». Le wu-wei est le principe d’économie qui, pour un minimum d’énergie dépensée, tend vers l’efficacité maximale. Le taoïste accompli n’est pas pour autant un flemmard brandissant un prétexte philosophique. Seules sa vigilance, sa capacité d’écoute, de perception et de ressenti lui permettent d’agir au bon endroit, au bon moment, avec subtilité. Devant lui s’étend le panorama des causes et des effets qui animent ce monde-ci. Dans la cosmologie taoïste, le Ciel et la Terre se répondent. La Terre est le miroir du Ciel. Le taoïste, par l’esprit et le souffle, parvient à s’identifier au Ciel, dont les lois lui révèlent les clés du monde terrestre.

Dans le mode de ressenti chinois, japonais, et dans l’ensemble asiatique, l’ordre du réel n’est pas distingué de l’ordre du symbolique aussi strictement qu’il l’est chez nous (surtout depuis le « Siècle des Lumières »). Le ressenti prime le rationnel.

Le taoïsme, le shintoïsme – et par voie de conséquence historique et culturelle, l’aïkido – s’enracinent dans ce mode symbolico-sensitif. Le réel est chargé de symboles et « d’âmes divines » (les kami). Dans le shintoïsme, la première et la plus ancienne religion du Japon, le réel n’existe qu’en tant que fondé et produit par des interactions symboliques et animé par des courants divins.

Le sensitif est le mode perceptif qui couple l’imagination créatrice (l’imaginal) avec la réalité « concrète ».

Sur le mode sensitif, dans le cadre de référence taoïste/shintoïste, le Ciel et la Terre se répondent en échos symboliques, en reflets, en « correspondances ».

Par « Ciel » (« ten »), terme symbolique, nous pouvons entendre « univers » et l’ensemble des lois qui le régisse (physiques, énergétiques…) Par « Terre » (« chi »), nous pouvons entendre « monde des hommes ; vie individuelle et sociale ».

Il faut comprendre qu’historiquement, culturellement, sensitivement, l’aïkido provient de ce terreau de l’imagination créatrice spirituelle japonaise. Il en est, à mon sens, fondamentalement indissociable.

Sans pour autant prier les kami japonais et singer des rites qui nous sont culturellement peu familiers, il convient d’aller en profondeur et de chercher à comprendre ce qui, dans la sensibilité personnelle de Maître Ueshiba et dans le coeur de l’aïkido génère, à partir de ces pratiques, une énergie intérieure orientée vers la construction de soi et l’expansion de la paix. Il s’agit de comprendre comment nous pouvons nous relier à cette source afin que l’aïkido conserve sa nature et ses racines.

Nous qui ne sommes plus attentifs qu’à ce que nous qualifions restrictivement de « réel », rien ne nous empêche de lever le voile et de tenter, « pour voir », au moins une fois, de jouer le jeu du sensitif pour entrer dans le coeur de l’aïkido.

Mais comment ?

Comment toucher au sensitif ?

Le plan de l’imaginal

Le mode symbolique et celui de l’imagination créatrice ne nous sont pas étrangers.

Par exemple lorsque nous rêvons. Symboles et images sont alors en roue libre.

Le rêve est une réalité ; il fait partie du « réel ».

Lorsque nous sommes en état de rêve éveillé, ou de rêverie, ou bien lorsque notre imagination vogue librement sans attache, nous baignons dans un monde intermédiaire qui a sa réalité propre et qui appartient bel et bien au réel phénoménologique.

Le rationaliste prétendra qu’on veut lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Ce faisant, il risque de s’amputer d’une partie de lui-même.

Le rationaliste rêve aussi, mais jamais il ne prendra ses rêves ou ses imaginations au sérieux : ce ne sont pour lui « que des rêves », des projections imaginaires sans consistance.

Il se trompe. Ses rêves lui disent l’essentiel de lui-même.

Le plan de l’imaginal[1] est ce domaine mental de l’imagination créatrice où les sensations s’expriment en symboles et les symboles en sensations. Il est possible de guider l’imaginal pour accéder autrement au réel.

Le domaine des mythes

L’homme occidental n’a conservé de ses mythes qu’une mémoire muséographique. Ils décorent son passé. Ils ne vivent plus consciemment en lui.

Pourtant, qu’il le veuille ou non, ces mythes fonctionnent toujours en lui au plan inconscient, comme l’atteste la psychologie des profondeurs de C.G. Jung. Ils animent son psychisme et conditionnent sa psychologie individuelle et sociale, ses attentes et ses comportements, ses craintes et ses espoirs, sa sensibilité et son émotivité. Cela était encore culturellement évident en Europe jusqu’à la fin du XIXème siècle. La première puis la seconde guerre mondiale ont donné un coup aux mythes, désignant peut-être certains comme dangereux. L’imagination créative, elle, a poursuivi son chemin, notamment avec les courants symbolistes, surréalistes… Au-delà des temps, l’esprit conserve sa capacité d’appréhension symbolique, imaginaire et onirique, de laquelle est tissé le réel perçu.

Le compagnonnage et l’artisanat maintiennent encore autant qu’il est possible une tradition sensitive à la matière, à la forme, à la couleur, dont les interactions s’enracinent dans les plans symbolique, moral et spirituel.  L’ordre symbolico-sensitif s’incarne particulièrement dans l’art, qui possède le pouvoir d’influencer, en vue de les transformer, l’individu et la société. L’ambition de ces « voies » est de nous faire « voir » autrement. Elles nous donnent l’occasion de « devenir », donc de progresser.

Le domaine des mythes est issu du plan symbolique et sensitif, qui est celui où naissent les germes de la conscience spirituelle, de laquelle tout découle : vision du monde, attitude morale, image de soi, comportements sociaux.

A notre naissance, l’éducation et la culture nous livrent en quelque sorte un monde « clé-en-main ». Un monde organisé, traversé de systèmes de croyances plus ou moins cohérents. Nous apprenons à y évoluer. Nous adoptons une vision du monde, une attitude et une image de nous-mêmes tributaires de ce terreau-là. Ce faisant, nous ne sommes pas encore créateurs de conscience. Nous ne sommes pas fondamentalement auteurs de notre vie : nous sommes seulement les lecteurs plus ou moins avisés et diversement doués d’un livre écrit par d’autres avant nous.

La question n’est pas de réformer l’héritage du passé, de s’y opposer et de le révolutionner. La question est, au lieu de le copier mécaniquement, partiellement, voire de le mépriser, de le faire revivre en nous par le pouvoir de la conscience germinative et de l’imagination créatrice.

Le manque spirituel

L’Occident possède ainsi un héritage sensitif et symbolique, une tradition, une « voie », que l’ordre du consomptif, celui de la consommation à tout-va, consume dangereusement. Le danger vient de ce que nous perdons peu à peu le contact avec nous-mêmes, avec notre devenir intime, avec notre conscience (de soi, des autres, de l’univers). Nombre d’occidentaux cherchent à combler ce manque qu’ils sentent au fond d’eux-mêmes par des pratiques spiritualisantes, « new age », qui ne bénéficient que rarement d’un sous bassement solide historiquement décanté et validé par l’expérience des générations. Les courants « new age » sont autant de « start-up » d’un spirituel récupéré par le système marchand. Plus le manque et cruel, plus la naïveté est grande.

L’aïkido n’est pas un mouvement « new age ». Il importe de le préciser à l’heure où certains pourraient l’y assimiler. Il possède cependant un fond spirituel que des individus mal intentionnés pourraient détourner à leur avantage. D’où l’importance des fédérations, qui assurent un cadre à notre pratique et à son développement.

Toutefois, les fédérations sont là pour éviter les débordements ; elles ne peuvent assurer la certitude d’une transmission spirituelle de l’aïkido. Il faudrait plus qu’un maître au sommet fédéral : il faudrait un maître dans chaque dojo !

Chacun en vient ainsi à mener sa recherche personnelle, par des lectures, par de multiples stages, par des échanges avec les autres pratiquants.

L’aïkido est un « do »

Un aïkido purement technique, même très clair, n’est pas encore de l’aïkido à proprement parler. C’est un aïki jutsu : un ensemble basé sur l’efficacité des techniques corporelles. Or ce n’est pas par la seule puissance de son corpus technique que l’aïkido est efficace. Les techniques d’un aïki jutsu agissent sur le corps anatomique. L’aïkido, lui, agit sur un individu entier doué d’intention et de conscience : sur un être. Un être dans le monde.

L’aïkido est un « do », c’est-à-dire une « voie morale et spirituelle ». Les techniques sont le marteau et l’enclume qui permettent de forger son propre corps, son propre mental ; elles donnent peu à peu forme à l’esprit ; elles modifient peu à peu les perceptions que nous avons de nous-mêmes, des autres et du monde ; elles éveillent de nouvelles sensations et développent notre sensitivité. Après un long chemin, le temps et l’espace ne sont plus perçus de la même manière qu’auparavant. Et à un haut niveau de maîtrise, c’est nous-mêmes qui créons le temps et l’espace de nos interactions.

Ainsi la pratique de l’aïkido ne commence pas avec la répétition des techniques. Elle débute dès le moment où l’on modifie nos perceptions et nos sensations. Dès le travail que l’on pourra appeler « préliminaire », en début de séance. En ce qu’il initie une véritable genèse psychophysique, comportementale, perceptive et sensitive, ce travail permet une prise de conscience de nous-mêmes au coeur d’un espace-temps que nous concevons nôtre.

Les préliminaires : une genèse

Nombre de mouvements « préliminaires » d’aïkido ne peuvent être considérés comme des « échauffements », mais doivent être vécus pleinement dans l’ordre du sensitif et du symbolique pour prendre un sens et atteindre leur objectif.

Il ne s’agit pas de tourner les bras, d’agiter les mains, de « ramer » dans le vide ou de découper l’espace en tranches. Encore faut-il que l’esprit participe, qu’un travail de visualisation ait lieu, que la sensitivité relie l’esprit au corps et le corps à l’esprit par une perception aussi vaste que possible de l’univers et de la place qu’on y tient à cet instant précis. Nous entrons dans un temple sacré : notre corps. Et nous nous plaçons mentalement au début de l’univers. Nous nous recréons et nous recréons mentalement le monde, à savoir l’espace et le temps que nous allons occuper.

Cet espace-temps est conçu mentalement et sensitivement comme une sphère en expansion infinie dont le pratiquant est le centre. La rotation de cette sphère produit la dynamique des mouvements d’aïkido[2].

Il n’y a pas de différence fondamentale entre le dojo et l’extérieur ; ni entre la pratique de l’aïkido et la vie de tous les jours.

Comment un art peut-il être martial ?

Il n’est pas anodin ni hasardeux d’avoir évoqué le champ de l’art, puisque l’aïkido est un art. C’est un art parce qu’il travaille dans le sensitif et le perceptif de façon à les redynamiser, les renouveler. C’est un art parce qu’il vise à modifier nos représentations, c’est-à-dire la manière dont nous percevons les choses et les vivons. Et les deux grands axes qui fondent nos perceptions quotidiennes sont : l’espace et le temps.

L’aïkido, comme tout art, métamorphose notre rapport à l’espace et au temps. Ce n’est pas rien[3].

Comment l’aïkido peut-il être « art » et « martial » ?

« Martial » est l’adjectif donné en traduction pour les arts de la guerre, « bushido », en japonais. « Bushi », c’est le guerrier. « Do », c’est la voie, le chemin de formation, physique, mental, moral, perceptif et sensitif que l’on suit.

L’aïkido est un des arts ultimes du guerrier. L’art qui lui permettra de ne pas entrer dans le combat, encore moins de le provoquer ; l’art qui doit lui permettre de faire cesser le combat et d’établir la concorde. C’est donc un art qui s’inscrit dans un contexte martial dont il n’adopte aucune des valeurs d’antagonisme. C’est plus qu’un art de l’anti-guerre, c’est un art de la pacification. Or on ne pacifie que là où la paix est troublée, voilà pourquoi l’aïkido est un art martial.

Une religiosité masquée ?

Résurgence japonaise d’arts martiaux chinois anciens, l’aïkido a bénéficié de l’apport de techniques martiales japonaises diverses, comme l’aïki-jutsu, l’art de la lance, l’art du sabre… mais c’est son contexte culturel, philosophique et spirituel qui lui donne sa valeur humaine. Il s’est enraciné dans le terreau animiste du shintoïsme et dans l’esprit taoïste d’ouverture subtile et sensible à l’ensemble des interactions qui traversent le monde humain[4]. La dimension rituelle qu’on y trouve permet la concentration de l’esprit et le rattachement aux valeurs de paix individuelle et sociale. Il ne s’agit certainement pas d’une religion, au sens dogmatique, mais néanmoins d’une manière de se « relier à… ». De se relier au passé et à l’avenir afin que le moment présent, celui que l’on vit ici et maintenant, prenne toute son sens, plus même : toute sa saveur. Kannagara no michi est une expression japonaise qui désigne ce courant qui vient du passé, va vers l’avenir et nous traverse, comme un puissant fleuve d’énergie porteur de mémoire et de valeurs fondatrices et incitatives. C’est ensuite une manière de se relier les uns aux autres pour vivre ensemble. Enfin c’est une manière de se relier aux valeurs d’équilibre et de concorde vers lesquelles nous orientons notre énergie vitale. Ainsi, si l’on se limite à la répétition d’un répertoire de formes techniques dont on se dit qu’elles vont dans le sens de la concorde, il n’y a aucune chance pour que l’aïkido exprime sa dimension fondamentale. Comme le mot de « religion » est trop connoté, je préférerais parler de « lien », au sens d’être relié à quelque chose.

Relié à quoi ? Eh bien à soi, à l’autre, aux autres, à l’univers, à l’espace et au temps ;  relié à la dimension de l’imagination créatrice. Relié à votre vie, là, tout de suite. A votre passé, à votre avenir. Relié en même temps au ciel et à la terre, par votre verticalité d’homme (-toujours fragile : la peur nous fait rentrer la tête dans les épaules, la fatigue nous plie, l’âge nous voûte…)

Relié à votre autonomie, à votre « soi-même » autonome, à ce qui fait que vous êtes vraiment vous et pas un autre. Relié à votre fondamentale liberté, à votre potentiel intérieur virtuellement infini dans ses modalités d’expression créatrice.

Maintenant, cette dimension « religieuse » est-elle nécessaire à la martialité ? A l’efficacité ? Qu’entendons-nous par ces termes ? Suffit-il de se mettre à genoux et de s’adonner à quelque rituel pour que l’aïkido devienne efficace ? A vous de voir si le rituel manifeste le respect dont vous êtes capables pour ce qui vous est transmis, s’il vous permet de vous concentrer et de (re)trouver votre verticalité d’homme, votre dignité humaine.

Qui est l’autre ? Qui êtes-vous ?

L’autre n’est pas un obstacle. L’autre est une chance. Pour lui comme pour vous.

Il s’agit d’une rencontre, pas d’une agression. Toute agression devrait être vécue comme une rencontre. Irréaliste ? Certes idéal, mais pas irréaliste. Tout est question d’état d’esprit. Qui êtes-vous lorsqu’on vous attaque ? Qu’allez-vous chercher à défendre ? Votre vie, votre intégrité, votre « moi » ? N’étant jamais exactement le même d’un instant à l’autre, vous n’êtes jamais le même lorsqu’on vous attaque ; vous n’êtes en tous cas jamais ce « vous-mêmes » idéal auquel vous accordez si facilement une existence stable, voire définitive.

Qu’êtes-vous prêt à laisser dans un combat ? Certainement pas votre vie. Un peu moins alors. Quoi ? Un bras ? Un doigt ? Une mèche de cheveux ? Un bouton de chemise ?

L’important et que vous en sortiez vivant, et si possible entier. Et pourquoi pas, avec tous vos boutons de chemise. Alors, comment faire ?

Si concentré sur le corps, nous oublions ou ignorons qu’il y a quelque chose d’autre que nous pouvons laisser à celui qui nous attaque : nous-mêmes. C’est un sacré boulet qui va lui tomber entre les mains et le clouer sur place.

Nous-mêmes, autrement dit : l’idée que nous nous faisons de nous, notre état mental du moment, nos craintes et nos figements intérieurs, l’apparence de notre identité, toutes nos illusions sur ce que nous croyons devoir préserver de ce qu’il nous apparaît que nous sommes. Abandonnez tout ça soudainement à votre assaillant. Si vous y parvenez dans l’instant, vos épaules se relâchent et toutes vos articulations retrouvent leur entière mobilité, leur fluidité. Vous n’êtes mentalement plus occupés ni préoccupés par rien. Des centaines de portes s’ouvrent, par lesquelles vous pouvez agir ou simplement, à présent, sortir, partir. Vous n’êtes plus la souris hypnotisée par un chat. Vous êtes chat, un gros félin inattendu qui déconcerte votre assaillant, lequel pensait fondre sur vous tel l’aigle et qui se retrouve soudain face à un animal monumental et impassible qui ne ferait de lui qu’une bouché s’il en avait l’intention.

Si votre assaillant perçoit cela, s’il le sent, vous avez gagné.

Nous avons ici un pied dans l’éthologie, l’étude du comportement animal.

Qu’est-ce qu’un chef de meute ?

Un animal devant lequel on s’incline et que l’on suit parce qu’on sent qu’il est le plus fort, c’est-à-dire le plus stable, le plus résistant, le moins sujet à des prises et des saisies : celui qui, indifférent aux morsures, regarde toujours sa route. Celui dont l’énergie intérieure ne se laisse pas détourner. Chez le pratiquant, celui que porte le kannagara no michi.

Un grand soupir par lequel on se libère de tout, d’un coup, par lequel on remet les compteurs à zéro et les pendules à l’heure, vraiment, ni artificiellement ni par ostentation, voilà ce qui libère brusquement un afflux d’énergie intérieure, de ki, disponible pour un renouveau dans l’action.

Quand on dit que l’aïkido a à voir avec la respiration, ce n’est pas pour rien. Pas avec la petite respiration quotidienne automatique réduite à chasser l’air du haut des poumons et à en ingurgiter une maigre dose dans un cycle presque pénible qui confine au manque d’air. Non. Une respiration qui soit un kokyu, c’est-à-dire un véritable cycle, profond, d’expir puis d’inspir, puis de nouveau d’expir. Ko signifie expir, et kyu, inspir. Kokyu. Dans l’ordre. Une bonne expiration est la condition d’une bonne inspiration. Comment renouveler l’air si les poumons sont pleins ? Impossible. Il faut donc expirer, chasser ce qui est vicié, y compris mentalement, hors de sa tête.

Ainsi, paradoxalement, pour préserver sa vie il faut savoir abandonner son identité, je parle de cet amalgame psychophysique transitoire, plus ou moins cohérent, dont vous vous imaginez qu’il est vous. On devient victime dès l’instant où l’on craint d’être attaqué. Abandonnez votre identité de victime. Plus vous vous effacez, moins il y a à attaquer.

Il y aurait beaucoup à dire. Cette vision de la psychologie et du psychisme humain relève plus d’une perception « bouddhiste » de l’humaine condition que d’une perception occidentale, plus mécaniste, neurologique, déterministe et segmentée. Dans la perception « bouddhiste », les plans physique (le corps), psychologique (l’identité relationnelle) et psychique (le plan des échanges imaginaires, symboliques et oniriques, dans lequel nous baignons au moins un tiers de notre vie du simple fait que nous dormons pour récupérer) sont interdépendants.

Nous parlons aujourd’hui de conséquences psychosomatiques, marquant ainsi les interactions possibles entre l’esprit et le corps (- dont « l’effet placebo » prouve la réalité). Mais depuis toujours des individus ont perçu et peu à peu maîtrisé ces influences et les « lois » de cette interdépendance corps-esprit. Il me semble que Maître Ueshiba était l’un d’eux. Il n’agissait pas sur l’attaque de l’assaillant, mais sur la jonction corps-esprit de ce dernier. Il agissait sur le trait d’union (en simplifiant) qui relie le corps à l’esprit, l’esprit au corps. Il travaillait au cœur même de l’intention de l’assaillant. Il pouvait ainsi le rendre à lui-même, lui permettre, comme on dit encore, de « retrouver ses esprits », sans assimiler l’assaillant à son attaque, sans le réduire à celle-ci, sans le bloquer dans sa violence :  celle qui, momentanément, l’anime. Maître Ueshiba savait enlever l’épine « là où ça fait mal ». Si quelqu’un est agressif, c’est que quelque chose le blesse. Retirez cette chose. Ne l’abattez pas pour elle !

Les causes de la violence

C’est toute notre vision de ce qu’est l’agressivité, la violence, qui est à modifier. Nous sommes humains et nous agissons sur (avec) des humains. Il reste toujours possible de communiquer. D’abord, si possible, par la parole. Mais si l’attaque arrive, il va falloir vous défendre. Votre force sera de n’en pas être ému, de ne pas éprouver de peur. Cela est possible si justement vous ne vivez pas cela comme une agression susceptible de vous endommager, mais comme une demande, formulée par le corps de l’autre, d’une solution à sa souffrance, à ce qui, en lui, fait problème.

Oui, vu de cette manière, l’aïkido est une forme de pratique qui semble mettre en oeuvre des actes thérapeutiques. Toutefois, ne prétendez pas guérir quiconque : il s’agit seulement d’apaiser le mal afin que la vie se poursuive et que des solutions puissent être trouvées par la suite (par des spécialistes, si nécessaire !)

Tout assaillant n’est pas fou ni malade, bienheureusement ; il est seulement momentanément perturbé, parfois très perturbé, au point qu’il ne parvient plus à exprimer son trouble autrement que par une agression. Voilà les fondements – le germe – de l’acte agressif et violent : c’est de ne pas pouvoir répondre par des mots ou des gestes de conciliation, de ne pas pouvoir échanger, d’être bloqué en soi au point d’en venir, littéralement, à exploser.

Qu’une chose soit claire : la première victime, ce n’est pas vous, c’est l’agresseur.

En clair, lorsqu’il vous frappe, ce qu’il vous dit, c’est : « J’ai besoin de toi, aide moi. » Mais il le dit avec ses gestes à lui, sa violence intérieure, laquelle le détruit lui d’abord.

Surprenant ?

Certainement.

Cela demande qu’on y réfléchisse.

Et qu’on y oeuvre dans la pratique effective de notre art.

Je n’ai pas le loisir de parler aujourd’hui des attaques non-impulsives, celles qui sont préparées, calculées. Celles-là ne sont pas nécessairement l’expression d’un mal-être fondamental. Elles sont le fait d’individus qui n’ont soit pas de limites morales, soit qui sont dans la nécessité vitale d’attaquer pour survivre. Les premiers étaient portés par un mouvement de haine, ces deux derniers sont portés, pour l’un par une mauvaise intention, pour l’autre par les instincts.

On constate qu’il ne faut pas amalgamer les causes des actes perçus comme violents. La réponse d’un aïkidoka, pour être adéquate, devrait s’exprimer en fonction d’une perception immédiate de l’état mental et des « intentions » de l’agresseur (lequel n’est pas entièrement, dans le cas de l’agresseur-calculateur, porté par l’agressivité, au sens psychobiologique du terme. Tout dépend, comme on dit, de la « froideur » de son intention).

Percevoir l’état intérieur et la nature intime de l’intention de l’autre fait partie de ce que nous devons chercher à développer en tant qu’aïkidoka.

Nous avons pour tâche d’apprendre à travailler sur l’être, sur la jonction corps-esprit de l’autre, sur sa tension intentionnelle.

Pour employer une métaphore, l’autre est comme une corde tendue qui produit des vibrations dont le cycle rythmique varie d’un instant à l’autre. Seul l’ouverture de notre attention peut éveiller ce « sixième sens » capable à la fois de capter, d’interpréter et de produire la réponse appropriée dans un esprit d’accueil (car nous n’avons plus peur) et de concorde (car nous avons choisi de préserver toute vie : la sienne comme la nôtre).

L’aïkido est un art exigeant, idéal, qui ne peut-être atteint du jour au lendemain et qui n’a, en fait, pas de terme. La flèche n’atteint jamais sa cible, parce que la cible recule infiniment. Elle demeure cependant toujours visible.

Il n’y a qu’un chemin : technique, moral, spirituel. Un « do ».

On devient d’autant plus capable de se préserver de la violence que l’on se connaît mieux soi-même.

Il n’y a pas d’ennemi : il n’y a qu’une profonde méconnaissance de soi.

*

Quelques mots sur l’auteur

Mon état d’esprit est celui d’un pratiquant de base. J’adopte comme principe « sho shin », l’esprit du débutant.

Je pratique l’aïkido depuis 1982. J’ai progressé à mon rythme, avec plaisir. Je transmets ce que je vis de l’aïkido en envisageant la technique comme un moyen de travailler à notre propre pacification physique et mentale. L’efficacité martiale résulte de ce travail sur soi.

Ma reconnaissance va en premier lieu à mon maître, celui qui m’a mis le pied à l’étrier, Maître Panza, pionnier de l’aïkido en France dans les années 50, du temps des premiers intervenants japonais dans notre pays : Maître Noro, Maître Nakazone…

Cet homme, presque aussi petit que Maître Ueshiba (le fondateur de l’aïkido), possède un prénom qui le prédestinait à l’esprit de notre art : Clément.

En 1954, M. Clément Panza fonde le Judo Club de Strasbourg. Dans les années 1990, il est 6ème dan d’aïkido et 6ème dan de judo. J’avais également débuté le judo sous sa conduite. Jamais je ne l’ai vu perdre son calme. Si je devais le qualifier brièvement, je dirais : vigilance et modestie. Terreau l’une de l’autre.

Aujourd’hui, Maître Clément Panza vit toujours a Strasbourg avec son épouse. Il a plus  80 ans.

L’autre maître qui m’a marqué  est Maître Nobuyoshi Tamura. Son aïkido, à la fin de sa vie, se rapprochait pour moi de plus en plus d’une forme de taï-chi-chuan extrêmement furtif, qu’il pratiquait avec une aisance déconcertante, sans efforts musculaires, avec économie et minimalisme.

Je pense que l’aïkido est l’art de devenir évanescent, invisible à la violence. L’art de s’effacer. Pour s’immiscer, comme le vent, juste là où il faut.

Philippe Herr

Joinville – Janvier 2003

Conseils de lecture

De nombreux aïkidoka ont beaucoup lu sur leur art. Mais la plupart n’ont jamais pris connaissance des pages référencées ci-dessous. Je les y invite vivement.

TSUDA Itsuo, L ’école de la respiration, vol. 2, Editions : Le Courrier du Livre, 1975, chap. XIV à XX :

XIV « Le ki dans l’aïkido ».

XV : « Le ki dans l’aïkido (suite) »

XVI : « La Concentration subconsciente »

XVII : « Le non-adversaire »

XVIII : « L’Ecoulement du ki »

XIX : « S’unir et se séparer »

XX : « La Voie du Dépouillement »

TSUDA Itsuo, L’école de la respiration, vol. 3, Editions  Le Courrier du Livre, 1976, chap. XVII : « La respiration cosmique » et XVIII : « La respiration cosmique (suite) ».


Notes

[1] Le mot d’« imaginal » est ici préférable à celui d’« imaginaire », qui s’apparente plutôt, malgré sa racine, au domaine des idées et de la combinaison d’idées. De plus, il porte parfois une connotation négative : « qui n’existe que dans l’imagination, qui est sans réalité. » Ou bien : « qui n’est tel que dans sa propre imagination. » L’imaginal, lui, désigne précisément ce plan où les images s’associent aux sensations, où elles les expriment. C’est la dimension du psychisme où s’exprime la sensitivité dans tous ses modes symboliques. Entre le concret (l’empirique) et l’abstrait (le monde de l’entendement) « vient se placer un monde intermédiaire, monde de l’Image ou de la représentation, un monde aussi réel ontologiquement que le monde des sens et le monde de l’intellect ; un monde qui requiert une faculté de perception qui lui soit propre, faculté ayant une fonction cognitive, une valeur noétique aussi réelles de plein droit que celles de la perception sensible ou de l’intuition intellectuelle. » (Jean-Yves Leloup). Christian Jambert, dans La Logique des Orientaux, 1983, poursuit : « L’imagination créatrice est ainsi nommée non par métaphore, ou par esprit de fiction, mais au sens plein : l’Imagination crée, elle est la création universelle elle-même. Toute réalité est imaginale parce qu’elle peut se présenter comme une réalité. Parler du monde imaginal, ce n’est pas autre chose que méditer une métaphysique de l’Etre où sujet et objet naissent ensemble du même acte créateur de l’Imagination transcendantale. »

[2] Je rapproche spontanément la pratique des « derviches tourneurs » de la dynamique psychophysique de l’aïkido. Hormis que la pratique des derviches tourneurs n’est pas un art martial, je n’en connais pas d’autres qui relie ainsi l’homme à la Terre et au Ciel dans un mouvement de giration perpétuelle. Centre, sphère, gyroscope, expérience de la force centrifuge et centripète, axe vertical conscient, présence de soi dans le monde et l’univers ici et maintenant. Nous pourrions convier les derviches tourneurs à venir pratiquer l’aïkido !

[3] Il y a de quoi méditer sur notre rapport au temps, à une époque (janvier 2003) où Science & Vie, n°1024, titre : « Le temps n’existe pas ! » et où sortent des ouvrages comme Les tactiques de Chronos (Etienne Klein) et Traité de physique et de philosophie, de Bernard d’Espagnat.

[4] Par bien des aspects, l’aïkido peut apparaître comme un syncrétisme typiquement japonais. Nous parlons en général de syncrétisme avec une nuance négative, comme un ensemble hétéroclite de pratiques et de doctrines qui ne serait pas fondé en raison. Mais ce n’est pas la raison, qui donne sa cohérence à l’aïkido, lequel n’est pas un « système » (a fortiori pas un système de pensées) ; ce qui lui donne sa cohérence, c’est le creuset de la sensibilité, de l’intuition et du psychisme d’un homme. En Asie, c’est le mode sensitif/intuitif qui donne sa cohérence et son efficacité à une oeuvre. Nous savons que Ueshiba, par l’intermédiaire de Onisaburo Deguchi, l’un de ses maîtres (fondateur de la « secte » Omoto-kyo), a reçu des influences européennes venant du symbolisme poétique et spiritualiste de Swedenborg, ce dernier ayant également fortement influencé… Charles Baudelaire ! Ueshiba récupérait non pas tout ce qui allait donner une cohérence intellectuelle, une rationalité, à son projet, mais il intégrait dans sa sensitivité les pistes actives qui, en lui, généraient de l’enthousiasme, de l’énergie intérieure, tout ce qui développait sa conscience d’appartenir à un univers et d’y avoir sa place et sa mission. Si on voulait mettre à plat la généalogie de l’aïkido, on pourrait ne jamais cesser d’en critiquer les fondements, tant ils sont multiples et, en apparence, disparates. Le seul moyen de retrouver la cohérence de l’aïkido, c’est de le pratiquer, de le faire sien, de retrouver le sens profond du lien qui lie chacun d’entre-nous, et nous tous ensemble, à l’univers, ici et maintenant, dans le phénomène du vivant. Aussi tous les ouvrages que l’on peut lire sur l’aïkido et toutes les pensées des maîtres, qu’ils soient ou non de l’aïkido, doivent-ils devenir notre propre chair et pénétrer notre esprit de manière vivante et active. (Pour employer une analogie informatique que l’on pourra, si l’on veut, trouver exagérée mais qui me convient : il ne faut pas garder en mémoire des fichiers « texte », mais des « exécutables » !)

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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