Gong : le lien entre mouvement et vibration

De la matière qui vibre

J’attendais que quelqu’un réagisse à l’annonce de la publication ici même, pour fin décembre 2010, d’un article consacré au lien entre mouvement et vibration… et c’est fait !  Voyons… quelle idée avais-je en tête vers la mi-décembre de l’année dernière…  ?

Un gong. C’est la vision qui m’est venue lorsque j’ai voulu me donner une image du principe efficient au coeur de l’aïkido. Une sorte de modèle visuel dynamique de l’aïkido. Ce qui suit n’est là qu’à titre de réflexion personnelle, brute de décoffrage…

Qu’est-ce qu’un gong ? Un instrument de musique de percussion en métal. Gong suspendu ou gong bol, peu importe, dans tous les cas, c’est une structure qui possède des propriétés vibratoires particulières. Un gong est conçu pour résonner le plus longtemps possible. Tout le corps du gong résonne à l’unisson. Il est surtout utilisé dans les cérémonies ou les pratiques méditatives orientales. Il exprime concrètement et symbolise à la fois le principe d’unité vibratoire d’un corps physique. La sensation que l’on éprouve à recevoir, dans ses oreilles et dans tout son corps, la vibration d’un gong, est une expérience spécifiquement humaine par laquelle nous relayons une propriété physique d’ordre vibratoire. Notre corps, notre physiologie, notre squelette, tout notre soma semble entrer dans le même état que le gong qui résonne à l’unisson. Le cerveau génère des ondes cérébrales Alpha : « L’onde alpha correspond à l’état entre la veille et le sommeil, à l’état de repos sensoriel et mental généralement total, les neurones étant en parfaite synchronisation. »

On peut donc noter qu’à un phénomène physique d’unisson par synchronisation d’une structure matérielle (le gong)correspond, comme effet sensitif, un état mental et somatique d’unité, d’équilibre et de paix. Le corps/esprit de l’homme se synchronise à l’unisson du gong. On peut peut-être parler de mimétisme somatique. Nos structures nerveuses semblent répondre comme par effet miroir. (J’invite le lecteur à se renseigner sur ce qu’on appelle les « neurones miroir », une découverte neurologique assez récente.) C’est pourquoi le son du gong induit un état méditatif. Le son du gong calme et (r)éveille ; le son du gong redresse la colonne vertébrale et stimule des fonctions neuronales profonde (dont les ondes alpha). Il conduit à la vigileance sereine, à un état d’éveil comme y invitent les pratiques somatiques et/ou spirituelles orientales notamment (- mais pas seulement orientales).

Par ailleurs, l’un des piliers de l’aïkido est le kototama, l’art de faire vibrer les « sons sacrés ». Le kototama n’est guère transmis de nos jours dans le cadre de l’aïkido, et c’est bien dommage. Il faut chercher de lointains experts. A nous d’apprendre d’eux et de rattacher l’aïkido à la pratique du kototama. Voici une piste d’ouvrage consacré en bonne partie au kototama : William Gleason « A la source spirituelle de l’aikido – le kototama« . (Si vous pouvez, lisez-le en anglais, car il n’est pas très bien traduit en français. Il faut parfois rétablir le sens de certaines phrases, qui sans cela demeurent un peu obscures.)

Ce n’est pas dans la signification des mots prononcés que se trouve l’essence du kototama, mais dans l’énergie vibratoire des sons eux-mêmes, en tant que substance vibratoire ; dans la manière de les émettre et dans la manière de les recevoir, par et dans son corps et son esprit. Une symbolique est attachée aux sons dans cette tradition pratique shintô. Cette symbolique est culturelle, mais il n’est pas impossible qu’elle soit aussi en partie fondée sur du physiologique et du nerveux, autrement dit qu’elle soit somatique : le corps/esprit humain réagirait de telle ou telle façon à telle ou telle fréquence vibratoire. Sans rien y connaître, vous pouvez d’ailleurs tenter des expériences sur vous-mêmes et avec les autres : les sons graves font vibrer plutôt le bas du corps, les sons aigus le haut du corps ; les aigus éveillent les facultés intellectuelles… et parfois énervent ; les graves mobilisent le corps pour l’action, ou, selon les fréquences, ont un pouvoir d’apaisement. Le fait d’émettre des sons vocaliques (voyelles : a e i o u avec leurs variantes d’apertures intermédiaires) modulent ces fréquences sonores (graves/aigus) d’une façon qui fait qu’ils sont reconnus par des humains comme provenant d’autres humains (dimension symbolique et culturelle qui surdétermine la dimension neurophysiologique de base).

Il parait qu’Ô sensei Ushiba, le fondateur de l’aïkido, aurait dit que « le kototama, c’est « le sang rouge qui bouillonne dans le ventre. » Allez comprendre une telle formule ! Elle semble tout à coup assez loin de ce que nous essayons de dire du kototama. Où sont les sons, là-dedans, dans ce « sang rouge » (toujours!) qui « bouillonne dans le ventre » ? Posons que la redondance pléonastique « sang rouge » est hyperbolique… comme est hyperbolique l’image du bouillonnement ; et que « ventre » est sûrement la traduction de « hara », autrement dit « ventre+viscères en tant que centre vital de l’Homme » (–> lien entre système immunitaire et estomac). Quel lyrisme ! (Je crois fermement que maître Ueshiba pratiquait en poète. Mais je n’approfondirai pas ici.)

J’abrège, parce que je n’ai pas le temps de développer mes idées aujourd’hui. Mais vous avez des pistes. Je pense que la quête menée par le fondateur au travers de l’aïkido n’est pas spécifique à cette pratique. Elle recoupe et retrouve de nombreuses pratiques. L’aïkido, en tant que discipline énergétique, hérite des pratiques énergétiques indiennes, coréennes, chinoises… L’aïkido hérite d’une partie du chi-kung (qi-gong) chinois, lequel hérite d’une partie du yoga indien… Les pratiques sonores se retrouvent dans toutes ces traditions. Toutes recherchent l’unité du corps, du « coeur » (dimension émotionnelle) et de l’esprit (l’intellect, qui n’est qu’une des modalités de conscience possibles). La dimension spirituelle serait précisément une manière de désigner la synchronisation entre tous ces paliers, que d’aucuns situent ou symbolisent par des chakras (tradition indienne), etc.

Dans tous les cas, il s’agit de faire vibrer son être à l’unisson. Le stade supérieur, une fois que le corps cellulaire est à l’unisson, est de faire vibrer ce corps-esprit à l’unisson avec les phénomènes (=la nature, la réalité matérielle, le substrat énergétique de toute chose).

On comprend pourquoi, avec une telle vision, je ne peux m’arrêter à l’aspect technique de l’aïkido (comme devant un écran sur lequel seraient projeté de simples gestes). Et je veux être bien clair : je ne crois pas une seule seconde que le seul travail technique peut nous conduire à ressentir ce que l’Aïkido peut offrir ; pas une seule seconde je n’imagine que la dimension purement technique puisse permettre de faire entrer l’être dans l’expérience de l’unisson et de l’unité. Du moins pas tant que ce travail technique n’est qu’un « travail des techniques » au plan martial (même s’il s’agit d’une optique de non-combat). Avant le travail des techniques « martiales », il y a des pratiques d’aïkitaïso ; elles sont essentielles en tant qu’elles sont le « chi-kung » de l’aïkido. Mais ce n’est pas tout : il est cependant possible d’avancer dans la voie proposée par l’aïkido en faisant autre chose que de l’aïkido. Paradoxe ? Assurément. C’en est un pour ceux qui (ne) voient (que) dans l’aïkido sa façade technique, son infrastructure ou sa superstructure technique (comme on voudra). Alors, faut-il faire autre chose que de l’aïkido ? Pas nécessairement non plus ! L’aïkido est l’un des multiples noms de la progression sur la Voie ; et la Voie n’est autre que la vie tel que vous l’expérimentez en cette seconde. Et ce que vous êtes à même d’en absorber/assimiler en cette seconde. La Voie, c’est le chemin de la maturation, de la maturité dans la perception du monde, à la fois comme hypercomplexité, et comme ultra simplicité. La Voie, autrement dit la déambulation vigileante et souriante de la sagesse elle-même, c’est la capacité à percevoir et vivre l’unisson du monde dont on est, tel qu’il est. C’est aussi avoir la perception absolue de sa propre relativité…

Certes, l’aïkido est présenté et « vendu » comme un « art martial ». C’en est un. C’est un art et une discipline martiale. Mais tout art est discipline. Seuls ceux qui ont une vision romantique de l’art s’imaginent qu’il n’est pas aussi une discipline, et parfois ascétique. L’aïkido est aussi un art martial ; un art dont les techniques, pour la plupart, viennent d’autres pratiques martiales antérieures. Alors, où est la spécificité technique de l’aïkido ? A part irimi nage, et encore, elle n’est pas dans les techniques elles-mêmes. Elle est dans la manière de les vivre. La spécificité de l’aïkido se trouve dans la manière dont le corps-esprit est façonné pour entrer en état d’unisson avec soi, avec l’autre, puis avec le monde (l’univers !) L’aïkido est une mystique. Enfin, je le dis ! Et qui peut encore nous le transmettre sous cet aspect fondamental ? Personne. Alors que faire ? S’y mettre soi-même, tout seul, comme un(e) grand(e). (Et si le mot « mystique » vous fait peur, laissez-le tomber. Ou faites quelques recherches.)

Là où nous pourrions être rassurés c’est que, d’une part, la majorité des pratiquants trouvent leur compte dans la pratique des technique de l’aïkido sous un angle martial, fut-il de non-combat. Et c’est tant mieux pour eux : chacun prend son plaisir où il veut et peut, et juge de ses intérêts, y compris des avantages de reconnaissance, parfois ostentatoire, qu’il obtient de ses pairs (spontanément) ou cherche à obtenir d’eux (par la bande). A chacun d’être sincère avec soi-même quant aux raisons fondamentales pour lesquelles il pratique. (Je m’autorise de souligner.)

Vous pouvez être un technicien moyen, voire médiocre, et avoir sacrément progressé sur la voie profonde que vous a ouverte un jour l’aïkido.

Vous pouvez être un immense technicien… et un humain déplorable (désolé : demandez-vous si le maître que vous suivez est véritablement un maître, ou seulement un grand – peut-être très grand et très réputé – « expert technique », ce qui n’est pas du tout la même chose, loin s’en faut).

Et comme je me suis éloigné du sujet de cet article (l’effet « gong »), et même carrément éloigné de l’intitulé, qui évoquait l’idée de « mouvement » en lien avec la vibration, je tiens à m’en excuser. Alors je finis : la vibration produite dans le corps comme s’il était un gong, par le chant/kototama ou d’autres pratiques vibratoires, par exemple le furitama, (« vibration de l’âme ») peut être ensuite déployée en ondulation(s) à partir du centre physique (= seika tanden ou seika no iten) et cinétiquement conduite pour émerger sous la forme de techniques… d’aïkido ou autre (et alors là, la créativité techniques devient sans fin, infinie ; ce qui est précisément ce à quoi invitait maître Ueshiba). Ceci est connu d’absolument tous les arts martiaux. Pour en savoir plus, je vous invite à la lecture du savant ouvrage pratique en deux tomes de Jerry Alan Johnson, L’essence des arts martiaux internes. L’essentiel y est. Ensuite, faut-il trouver un maître ? Observez la nature ; et faites comme elle. C’est le premier maître de tous les maîtres qui ont suivi, depuis des millénaires. Elle est là, devant vous, offerte, comme un livre ouvert. Alors, avant que ce livre ne se referme et que l’infini champ de suggestion et d’inspiration de la nature ne disparaisse…

Regardez ce qui vibre ; observez comme ça ondule ; mimez depuis l’intérieur.

Pistes (son/vidéo):

Amatsu norito

Aïkido kototama

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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2 Responses to Gong : le lien entre mouvement et vibration

  1. frédéric dit :

    Très intéressant, merci pour cet article (rédigé dans l’urgence ?) 😉
    Étant 100 % d’accord avec tout ce que vous dites, je n’ai finalement pas grand chose à apporter au débat…
    Ah si ! Quand vous avancez : « L’aïkido est une mystique. Enfin, je le dis ! Et qui peut encore nous le transmettre sous cet aspect fondamental ? Personne », vous me paraissez un brin pessimiste.
    A moins que vous n’entendiez par là que personne ne peut effectuer le boulot à notre place, et que les seules choses qui nous « appartiennent » vraiment sont celles que nous avons découvertes seul(e)s.
    Sinon il existe heureusement encore de bons guides, Dieu merci.

    Ne nous faites pas trop languir quant à votre prochain article, car sachez-le, vous êtes lu.
    Quite à faire un peu plus court mais plus régulier ?
    Je ne sais pas, je ne suis pas moi même cyber-scripte, je me garderais bien de juger autrui en la matière (ainsi que dans tous les autres domaines, mais là je frise l’utopie). Mais sachez que les lecteurs ont souvent l’adresse de votre blog en « favori », et partent régulièrement à la pêche aux articles, surtout quand ils sont de qualité. Et qu’aucun pécheur n’aime revenir trop souvent bredouille…
    Rétorquez-moi que la qualité a un prix, et je ne pourrais que m’incliner avec humilité !

    A bientôt

    Frédéric

  2. Michel SCHMITT dit :

    Philippe,

    Nous avons pratiqué l’Aïkido ensemble pendant un certain nombre d’années. La qualité de cet échange martial et technique s’est infléchie à mesure de l’approfondissement d’échange sur d’autre plan, la littérature pour ne citer qu’elle.

    Dans les dernières années, force en de constater que nous avons fait plus souvent de la musique ensemble. Lorsque nous avons eu l’occasion fin de l’année dernière de nous retrouver dans un Dojo, après une dizaine d’année, nous avions la très nette impression de ne pas avoir cessé de pratiquer ensemble.

    Je pense que nos longues improvisations cycliques ou extensives au piano et à la guitare ont nourri et à leur tour infléchit notre manière de pratiquer ensemble. Que les qualités vibratoires des cheminements graves vers aigus et retour, des variations rythmiques ont entretenu les conditions d’un échange martial au delà de son seul aspect technique.

    Etre capable de produire une vibration, de la tenir, de la moduler, de la propager c’est parcourir une partie de la voie,
    Etre capable de percevoir les vibrations des mondes et des hommes, c’est entrevoir la mesure de son infinité.

    Michel

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