Qui sert quoi?

Utilisez-vous votre corps pour découvrir ce qu’est l’aïkido… ? Ou bien utilisez-vous l’aïkido pour découvrir le potentiel de votre propre corps… ?

Cette question n’est pas un sophisme. Veuillez y répondre mentalement avec de lire ce qui suit.

Dans les disciplines sportives compétitives, il est clair que c’est le corps de l’individu qui est mis au service de la discipline. Que sont les compétitions, les championnats, sinon une mise au pas d’un corps au service d’un objectif de performance ? C’est la gloire qui est en jeu : la réussite personnelle, la victoire. Ceci prouve que le corps et le mental peuvent servir un idéal sportif qui  les dépasse : ceci est extrêmement valorisé au plan social dans le sport « à l’occidental ». Le niveau atteint est un niveau considéré comme un niveau d’excellence… Mais l’excellence est éphémère car le corps, poussé à l’extrême dans l’entraînement et le jour de la compétition, s’use et se fêle, puis vieillit… On a donné tout ce qu’on a pu. La victoire d’un jour brillera toujours (ou peut-être pas), mais c’est fini, « c’était autrefois ».

Bien que l’aïkido ne connaisse pas la compétition sportive, il arrive que des pratiquants aillent au bout de leurs possibilités physiques et se « brûlent les ailes », dans une optique de performance. Après avoir atteint ce qu’il considèrent comme leur maximum, ils arrêtent l’aîkido. Ceux-là ont, sans parfois le savoir, une vision « sportive » de l’aïkido. Tant mieux pour eux s’ils se sont bien amusés. Tant pis s’il en ressortent un peu « cassés », voire déçus (« le meilleur est derrière, c’est fini. »)

Je ne parle pas du tout ici de ce qu’on appelle communément « l’engagement sincère dans la pratique ». Un tel engagement est nécessaire, quel que soit le domaine, pour vraiment se transformer et devenir meilleur (dans un sens moral, plus même que technique). Mais pratiquer avec sincérité, « s’engager dans le travail », ne signifie pas du tout, en aïkido, adopter une vision sportive des choses. Cela signifie encore moins pousser le corps à l’extrême. Il faut s’éprouver et s’expérimenter, mais pas se sacrifier sur l’autel de la sportivité, ni même, je le dis franchement : se sacrifier sur l’autel de l’aïkido.

Un tel sacrifice de son corps est une absurdité (à mon sens, qu’il s’agisse de l’aïkido ou de n’importe quelle autre activité, sportive ou non).

Un tel sacrifice peut pousser certaines personnes à sacrifier plus que leur corps : leur mental, leur esprit, leur sens moral, et parfois leur vie toute entière.

Le meilleur moyen de se mettre au service de l’aïkido, c’est de considérer l’aïkido comme un outil de développement de votre propre sensibilité, de votre propre potentiel ; de le considérer et d’en user comme d’une voie d’épanouissement de vos potentiels ; bref, de considérer l’aïkido, si c’est cette voie qui vous plait, comme une voie de révélation de ce que vous pouvez être au mieux (de votre équilibre personnel).

Ce qui fait la richesse de l’aïkido, c’est la multiplicité des êtres qui le font vivre tous les jours, et ainsi en relaient le sens profond, la vigueur et la puissance de transformation de soi.

Vouloir perpétuer un idéal de l’aïkido, une « essence » platonicienne de l’aïkido est une totale illusion. L’aïkido n’existe pas dans l’abstrait ni dans le ciel des idées. La seule chose qui existe en aïkido, ce sont les personnes qui agissent et qui font vivre l’aïkido dans leur vie, avec leur histoire personnelle et la sensibilité de leur « corps d’aujourd’hui ». La réalité de l’aïkido, ici est maintenant, c’est la somme des individus qui le vivent aujourd’hui ici et maintenant. L’aïkido n’a strictement aucune existence concrète ailleurs qu’à l’extérieur de ces personnes, à l’extérieur de leur corps et de leur esprit. L’aïkido est inscrit dans des somas, des corps vivants. Et il en est de même pour toute pratique humaine, du moins les pratiques qui ne produisent pas d’objet. Car en effet, on peut dire que la poterie existe aussi dans le pot de terre produit par le potier, et pas seulement dans la technique inscrite et bien vivante dans le corps, les mains et l’esprit du potier. Mais en aïkido, il ne subsiste rien ; l’aïkido ne produit rien… j’allais dire : rien que du vent. L’action en aïkido, c’est juste un moment, un passage, une transition ; l’aïkido est une « voie » de communication. Une voie qui relie momentanément deux êtres… qui, dans un système cinétique, émotionnel et énergétique, temporairement n’en forment qu’un. C’est un moment de résorption. L’un absorbe l’autre, l’autre absobe l’un. Coup d’éponge ?

Il y a donc, en aïkido, de grands spécialistes du coup d’éponge ! Il y a des gloires plus brillantes…

Cette vision invite à l’humilité. Et cependant, ce n’est pas l’aïkido en soi qui est magnifique, ce n’est que la réalisation de corps et d’esprit individuels qui sont magnifiques dans la compréhension et la réalisation concrète de ce qu’ils ont, avec leur histoire et leur être propre, unique et singulier, saisi de l’aïkido. Mais l’AÏKIDO, qu’est-ce que c’est ? Personne, au fond, ne saurait en dessiner les contours, le figer en statue(s), en théorie(s) ou en dogme(s). Il y a les techniques, répertoriées académiquement dans de savants ouvrages… Il a les vidéos… déjà c’est mieux, car une vidéo nous montre un corps/esprit en action… Mais qui parvient à entrer empathiquement et mimétiquement dans ce qu’éprouvent ces corps/esprit lorsqu’ils « font de l’aïkido » ? Lorsque les japonais disent qu’il faut « voler la technique du maître », c’est une métaphore : il faut la prendre au vol (sens originel du verbe « voler », lorsque le faucon du seigneur médiéval « vole » la perdrix en plein vol). « Voler la technique » signifie s’imprégner corps et âme (=somatiquement) dans le mouvement du maître, tel qu’il jaillit là, unique, jamais reproduit à l’identique, ni avant, ni après, par quiconque. C’est du « one-shot », never before, never again. Quel saveur peut-on goûter à tous les « gestes techniques » lorsqu’on les perçoit ainsi comme uniques, une seule et unique fois jallis dans l’univers ! Mais tout est ainsi, n’est-ce pas, dans la vie ? On peut classer les techniques en catégories dans les livres savants… Ce sont là des outils pédagogiques. Mais le véritable enseignement s’enracine dans l’observation in vivo, ici et maintenant, en accord, en mimétisme intérieur, en fusion somatique. Il faut regarder avec l’oeil intérieur, l’oeil sensible, l’oeil imaginal… (tout bouge en vous quand vous regardez ; votre corps intérieur fait le mouvement ; ça vous touche profond. Sinon, ça n’est qu’appréhension intellectuelle, – laquelle peut constituer un premier pas dans l’apprentissage.)

Mais en aucun cas, jamais, vous ne devez vous sacrifier pour un aïkido idéalisé, ou pire une vision dogmatique, donc limitée, de l’aïkido. Car une telle chose n’existe pas ; elle n’a, objectivement, aucune existence concrète. Ce n’est qu’imagination, et vaine.

C’est de l’aïkido vivant, celui que vous observez, avide, avec votre oeil intérieur, qu’il faut vous imprégner.  Et vous vous en imprégnez pour devenir plus vous-mêmes, pour vous sentir vivre autrement, pour vous expérimenter vous-même, pour élargir et agrandir ce vous-même. Tout simplement pour voir le territoire de ce vous-même dont à présent vous n’avez qu’une vue partielle et limitée, une vue au ras du sol… au niveau des pâquerettes (qui est joli aussi… ). L’imprégnation mimétique grâce au regard de l’oeil intérieur va peu à peu vous donner de la hauteur ; et vous vous engagerez dans une vue de plus en plus panoramique de vous-même. L’aïkido est une sorte de tremplin. Une paire d’ailes. Ce que vous voudrez pour voir plus grand. Et il en est ainsi de toute chose ; ce n’est bien entendu pas spécifique à l’aîkido.

Il est donc triste, et parfois franchement pathétique, de voir que des individus imaginent qu’il s’agit de se sacrifier pour quelque chose qui n’existe pas. Cette chose n’existe que dans leur imagination, leurs fantasmes. Il n’y a qu’une chose qui existe : ce qui se passe en eux, concrètement, dans leur corps (et, objectivement : leurs neurones et tout leur système nerveux central comme périphérique).

C’est en se développant soi-même qu’on développe le monde. Et il ne s’agit là en rien d’une optique de « progrès » (vision chronocentrée occidentale des sociétés industrielles), mais d’une optique d’équilibre ; ce qui n’a, à vrai dire, je vous invite à y réfléchir, rien à voir.

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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