Jouer du corps-esprit comme d’un instrument

S'accorder à l'autreVoir le corps de l’autre comme un instrument de musique. Au piano, appuyer sur un , ce n’est pas appuyer sur un mi, jouer un accord de septième majeure, ce n’est pas jouer un accord de septième mineur. Les sons, l’harmonie ne sont pas les mêmes. L’effet produit sur le cerveau, sur les sens, et les émotions engendrées ne sont pas les mêmes. En aïkido, voir le corps-esprit de l’autre comme un instrument de musique duquel on joue permet de vivre autrement l’interaction et le mouvement. Avant même d’en jouer, peut-être convient-il de l’accorder, de le réaccorder !

L’aïkido offre un ensemble de moyens par lesquels il nous est possible de réaccorder le corps-esprit de l’autre. Ceci suppose en premier lieu que nous soyons nous-mêmes accordées. Ceci suppose ensuite que nous sachions diagnostiquer chez l’autre les points de désaccord(age). Et dans la réalité martiale, celle d’une attaque réelle, ce diagnostic doit se produire en temps réel. Ce qui n’est pas possible sans une longue pratique d’entraînement avec des corps-esprits différents, au dojo, mais aussi dans les interactions constantes de la vie quotidienne.

L’important, ici, c’est l’idée d’accordage. Le terme peut tout à fait être traduit par « accorder », « accordage ». Et aï ki signifie que l’on accorde le ki, l’énergie, pas seulement le corps (ce qui pourrait se traduire en japonais pas aï taï, accordage des corps, et renverrait à un rapport uniquement bio-mécanique). Le concept de ki demeure toujours difficilement saisissable dans la conception occidentale du monde. (Il s’agit d’une conception matérialiste, mécaniciste, dont l’ambition et l’hypothèse fondamentale est qu’il doit être possible d’expliquer le monde par des formulations mathématiques.) Or la notion de ki est celle d’énergie vitale : c’est quelque chose que l’on ne peut que ressentir, expérimenter à l’intérieur de soi ou en lien vital avec l’autre. Nous sommes là dans l’éprouvé, et non pas dans le calculé.

Après s’être accordé énergétiquement avec soi-même, c’est-à-dire après avoir augmenté, densifié et réparti notre énergie vitale (par les aïkitaïso), il faut travailler l’accord avec l’autre (par des exercices que l’on peut toujours considérer comme faisant partie des aïkitaïso). Ce travail est exactement le même que celui que l’on développe dans le chi-kung (qi gong) chinois, ou dans certaines pratiques de yoga. Les aïkitaïso japonais sont une sorte de chi-kung et de yoga ; d’ailleurs, ils héritent historiquement de ces pratiques énergétiques.

Pour jouer d’un instrument de musique, il faut d’abord se placer correctement par rapport à lui dans l’espace. Ce qui revient à dire que, lors d’une attaque en aïkido, la première chose à faire est de SE PLACER convenablement par rapport à l’attaquant : bon angle, bonne distance… pour pouvoir « jouer » avec/de lui. Le bon angle et la bonne distance sont ceux qui vont nous permettre de jouer sans effort. Si vous vous placez incorrectement devant un piano, ou que vous prenez mal votre guitare contre vous, vous allez rapidement vous épuiser, et vous jouerez mal, sans compter les pathologies articulaires qui pourront apparaître à la longue (et le désespoir de ne pas arriver à grand chose, cause d’abandon). Se placer convenablement consiste ainsi à trouver la position de moindre effort, la position idéale d’économie, celle où les choses sont neutres : c’est-à-dire équiprobables dans leurs potentiels, telle qu’elles peuvent virtuellement réaliser aussi bien l’un, que l’autre. Se placer a pour but de neutraliser. Ceci peut se comprendre dans les deux sens du verbe : d’abord « donner ou assurer la qualité de neutre ; équilibrer » mais aussi « empêcher d’agir ». En le rendant neutre, on empêche l’autre d’agir, on lui retire son potentiel d’action. Dans de nombreux arts du combat, « neutraliser » signifie exclusivement bloquer l’autre (par exemple par un arm lock). En aïkido, le neutraliser signifie le conduire jusqu’à une situation où il ne peut plus agir, où ses forces d’actions sont vides ; ainsi, neutraliser l’autre consiste à le vider de son potentiel énergétique, à épuiser son énergie (du moins celle de l’attaque), à le désorienter (conduite du psychisme, pas seulement du corps). Avant de réaccorder l’autre, il convient donc de le neutraliser.

C’est à présent, et à présent seulement, que les techniques articulaires nous servent pour donner au corps de l’autre une « forme » qui va nous permettre de la conduire facilement où nous voulons. Il s’agit que l’autre, après la première phase où son énergie d’assaut n’a rencontré que le vide, ne puisse pas reprendre possession de son énergie ni de son centre (physique et vital : seika tanden). Les techniques articulaires servent donc à prolonger le neutre ; elles vont permettre d’empêcher l’attaquant d’agir (ou de réagir). Il est essentiel (pour que ce soit de l’aïkido !) que ces techniques ne soient pas contrariantes pour l’attaquant, mais qu’elles poursuivent l’oeuvre de neutralisation engagée par notre placement initial. Par les techniques, nous prenons possession du centre de l’attaquant ; il n’a plus accès à son propre centre : il est déséquilibré depuis le départ, puis réorienté grâce à ces techniques, toujours en déséquilibre. Le danger est de lui donner l’occasion de reprendre son centre, donc son équilibre, autrement dit qu’il y ait un hiatus dans notre contrôle de la situation. Il ne devrait pas y avoir de hiatus ; mais c’est très difficile (si votre mental fonctionne avec des hiatus, il y aura des hiatus dans votre réalisation technique concrète.)

Nous sommes en train de jouer de son corps comme d’un instrument dont nous maîtrisons les segments. La dynamique du mouvement est harmonieuse seulement si elle se déroule dans la neutralité. Pour trouver cette neutralité, il ne faut pas contrarier l’autre : il faut lui donner à accomplir ce qu’il tendait à vouloir faire… mais dans le vide. C’est dans ce vide qu’il faut le réorienter. Un indice de mesure de la qualité d’un mouvement (indépendamment de son esthétique), c’est l’effort : si vous devez faire beaucoup d’effort (physique, mental) pour réorienter l’autre, alors votre mouvement n’est certainement pas bon. Si au contraire vous parvenez à le réorienter où vous voulez sans effort (ni physique, ni mental), alors il y a des chances pour que votre mouvement soit bon et se rapproche de ce qu’on peut espérer en aïkido. (Dites à un enfant qu’il faut aller à l’école ; un autre jour dites lui que vous allez au zoo : dans le premier cas vous devrez le prendre par la main ; dans le deuxième, c’est inutile… il vous suit ! Comment parvenir à la même chose, en aïkido, en situation d’attaque… ? Et sans parler, bien sûr.)

En plus du placement initial, et en plus de la maîtrise des techniques articulaires, il convient donc de maîtriser peu à peu autre chose : la non-volonté de faire. Pourquoi ? Parce que « vouloir faire » crée des tensions, lesquelles freinent voire bloquent le flux naturel et spontané de l’énergie vitale (= du ki).

Il faut donc être soi-même neutre et sans volonté pour conduire l’autre dans la neutralité non-réactive.

Le pianiste de jazz qui se laisse improviser n’intervient pas avec sa volonté : il laisse son cerveau, son corps et sa sensibilité d’ensemble prendre les commandes, surtout s’il joue avec d’autres (qui eux-mêmes improvisent). Bien que cela demande un bagage technique important (car il faut bien jouer quelque chose pour les auditeurs !) l’essentiel n’est pas dans la technique. L’essentiel est dans le déploiement d’une intériorité neutre non volontaire. Pour employer une métaphore végétale : une fleur ne s’ouvre pas parce qu’elle le veut. Une fleur s’ouvre parce que la lumière et la saison déclenchent en elle un programme génétique. Certes, une fleur ne crée rien : elle réalise in situ et in concreto un programme génétique de base prédéterminé. L’animal et l’être humain (qui en est un autre) possèdent une capacité d’adaptation supplémentaire ; ils sont vivants dans un autre ordre (précisément : l’ordre animal ; c’est bien pour cela que l’on parle d' »ordre », que l’on peut comprendre comme une autre dimension de l’expression vitale du vivant). Certains animaux, et l’être humain assurément, sont capables de créer quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’était pas là avant, et qui n’est pas déterminé immédiatement par leur programme génétique ; bref, ils possèdent une certaine liberté d’être et d’agir. Si toutefois l’esprit de l’Homme prédétermine les conditions de cette liberté potentiellement infinie, il la réduit à ce qu’il veut, et la vide de son potentiel énergétique originel. Si l’on ne veut que la branche de l’arbre, elle va sécher et mourir ; si l’on désire tout l’arbre et qu’on a la sagesse de s’asseoir dessous pour en profiter, sans l’arracher, alors on vit dans la liberté de soi par rapport au monde et du monde par rapport à soi. Il en est de même en aïkido (et, idéalement, partout !)

Il est tout à fait possible de faire travailler ces sensations à des débutants. Il n’est pas indispensable qu’ils possèdent de nombreuses techniques. Au travail purement technique bio-mécanique devrait toujours s’ajouter, avant ou après, un travail purement sensitif, de coordination, d’accordage, de neutralisation, de neutralité (à soi-même), et d’exercice de NON VOLONTE. Ce peut même être un travail non martial : par exemple, serrer la main à quelqu’un sans volonté, sans intention, de façon neutre et spontanée. Cela paraît paradoxal, et c’est cela aussi qui est intéressant : il faut que le psychisme dépasse ce paradoxe, dans l’action, concrètement. Ca nous démange, on se gratte : que s’est-il produit ? Y a-t-il toujours eu pleine conscience, puis volonté d’agir pour se gratter… ou bien la conscience ne vient-elle parfois qu’après s’être gratté ? Les découvertes dans les neurosciences sont à ce sujet surprenantes… Nombre de nos actions, y compris parmi celles que nous considérons comme absolument volontaires, ne le sont pas : la conscience vient après et nous leurre sur la séquence « cause (volonté) – conséquence (le geste) ». Il apparaît que dans bien des cas le cerveau commande le geste avant toute conscience ni volonté, mais que nous reconstruisons notre perception, juste après, avec l’illusion d’avoir agi volontairement (l’acte de se gratter quand ça démange en est un bon exemple ; mais le geste de prendre un verre d’eau à table serait soumis au même fonctionnement. Troublant, n’est-ce pas ? Et qu’en est-il lorsque vous vous brossez les dents ? Où est votre volonté-attention en cet instant ? Où est votre conscience de faire ? Qu’est-ce qui est automatique, et qu’est-ce qui ne l’est pas… ? Vous n’êtes pas réveillés, c’est ça ? Ou bien tout simplement pas éveillés ?)

Dans un aïkido digne de ce nom (aï, ki et do, et le tout lié en UN !) les choses se font sans volonté et dans un espace idéalement complètement neutre. Vide d’intention, vide d’opposition de forces, vide de but (mushotoku = sans but ni esprit de profit). Les choses se font en un éclair de neutralité. C’est comme si la neutralité du maître englobait l’autre, l’absorbait. Imaginons une « arme » militaire de haute technologie qui fait que, dans une certaine zone définie, toutes les fréquences électromagnétiques s’évanouissent et qu’aucun appareil ne peut plus communiquer (je crois qu’elle existe) ; non pas un système de brouillage, mais bel et bien un système qui rend la zone tellement neutre que ces fréquences n’y peuvent pas rentrer, n’y ont pas même « lieu d’être ». Une sorte de « triangle des Bermudes » qui plonge toute chose dans le non manifesté.

Psychiquement, en art, en arts martiaux, et dans la vie, c’est à partir d’une telle zone neutre qu’il est possible de reconstruire le monde, de redessiner les contours des choses ; à partir de cette page blanche ; à partir de ce grand silence qu’il est possible de faire réémerger une certaine musique. Le champ des possibles redevient disponible. Neutraliser consiste à rouvrir les possibles. C’est comme de retourner la terre… avant d’y planter de nouvelles graines, de l’arrroser, etc. Peut-être est-ce une telle vision unie qui habitait le fondateur, Morihei Ueshiba, lorsqu’il disait que l’aïkido et l’agriculture étaient une seule et même chose ! Cela peut nous surprendre, aujourd’hui. Quel rapports directs avons-nous encore avec une terre qui produit ? Quel rapports avec le socle originel ?

Terre en friche à retourner ; page vierge sur laquelle écrire ou peindre… La sensation originelle n’est-elle pas d’abord, vraiment avant toute chose, de ressentir cette étendue, cette virginité infini du réel, ce potentiel génératif sans limite qu’il contient en germe lorsqu’on ne le détermine pas par avance ?

Etat intérieur d’ouverture absolue, d’accueil total…

En aïkido, le ken (sabre en bois) ne se tient pas devant soi ou devant le front, coudes fermés, comme un bouclier, en protection, comme dans le kenjutsu ou le iaïdo traditionnels ; le ken se tient au dessus de la tête, coude ouverts, corps ouvert, en accueil total de l’autre, en sutemi. (Regardez les photos de Ueshiba, vous verrez.)

«  S’oublier de toutes ses forces en vivant intensément l’instant présent, voilà l’esprit du Sutemi.

La vie est faite d’une multitude d’instants présents, oubliez-vous et vivez pleinement hors de toutes les peurs, en pleine concentration dans ce qui existe , ici et maintenant.

C’est le secret du Sutemi, d’une vie passée dans le don de soi. » (B. Bordas Shihan)

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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1 Response to Jouer du corps-esprit comme d’un instrument

  1. eric dit :

    de nouvelles perspectives attrayantes pour notre pratique… 🙂

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