La totalité de l’AÏKIDO… ou seulement un sous-ensemble?

Le plus probable : l'ours a-t-il copié l'Homme... ou l'inverse...?

Maître Tamura disait parfois, montrant une technique : « bon pour moi… » et ajoutait quelque chose comme « à vous de trouver votre façon… ». Je crois que l’appel à trouver sa propre manière d’être bien avec soi pour être bien avec l’autre est clair. En aucun cas il n’a demandé de copier littéralement ce qu’il faisait, mais de saisir le principe de non opposition et d’en trouver l’expression en soi-même, en fonction de ce qu’on est, en fonction de l’anatomie de chacun, de nos capacités du moment, et j’aime pouvoir ajouter : en fonction « du corps du jour ».

Je lis à l’instant la lettre écrite par Yamada senseï en hommage à maître Tamura, c’est un lettre vraiment très émouvante. Il y écrit notamment cette petite phrase, qui tombe pile ici : « Personne ne peut le copier et si vous essayez de le faire, ça donne un drôle de résultat. » Enfin quelqu’un qui le dit explicitement ; et ce n’est pas n’importe qui. Alors, que penser du « copiage », surtout lorsqu’un autre grand maître vous dit que c’est impossible ? Faut-il persister dans l’erreur… ou bien chercher ailleurs que dans la technique de surface… peut-être en soi-même ?

Nous devrions chercher un aïkido qui soit nôtre, à chacun ; c’est-à-dire ce que le corps-esprit de chacun, tel qu’incarné de façon singulière, peut au mieux exprimer. Il ne s’agit donc pas de faire « comme les autres », ni même « comme un autre ». Toute copie externe est vouée à l’échec. Il s’agit de saisir un principe sous-jacent et de le cultiver en soi pour le faire vivre ; ce seront probablement des fleurs bien différentes qui naîtront pourtant du même principe fondamental.

En attendant que ça pousse, j’aimerais tout de même savoir comment on peut considérer un aïkido qui ne se préoccupe guère et n’enseigne qu’exceptionnellement, voire plus du tout, l’une des choses suivantes :
* la RESPIRATION et sa coordination avec les mouvements (pourtant, c’est ça, la base du ko-kyu !),
* les AÏKITAÏSO traditionnels, notamment ceux qui approfondissent la sensibilité à l’énergie interne (dimension somatique, psychosomatique, etc.),
* le TRAVAIL et la PARTICIPATION de uke (AÏTE !) dans un mouvement unitaire, certes de type « kata », mais sans lequel ne peut pas se construire l’AÏKIDO, seulement un aïkijutsu (version rétrograde par rapport à l’innovation que constitue l’aïkido).

Un aïkido qui ne donne pas le tout de l’aïkido n’est-il pas seulement un sous-ensemble de l’AÏKIDO ?

Il ne faudrait pas faire passer un bosquet, ou pire : un seul arbre, pour toute la forêt.

L’AÏKIDO n’est pas qu‘un art martial.
Et sa dimension martiale ne peut être séparée, dissociée du terreau fondamental, qui est psychosomatique, et qui pour le fondateur était de nature même plus vaste que strictement pschosomatique : spirituelle.
L’efficience martiale non-combative de l’aïkido émerge (comme une propriété émergente naturelle) d’un travail psychosomatique sur soi.
Si nous voulons faire les techniques avec notre volonté, nous ne ferons JAMAIS de l’aïkido.
Les techniques émergent de la non-volonté ; c’est donc exactement le contraire.
L’aïkido consiste donc à éduquer cette non-volonté, ce qui en situe le chemin sur un tout autre terrain que le terrain martial d’un travail technique, avec les articulations de nos membres !
Il faut dépasser la pratique purement anatomique et biomécanique ; il faut même se débarrasser du problème ! En l’esquivant. Le sens profond, symbolique, du taï sabaki est peut-être celui-là : effacer son corps, ne plus en faire un obstacle, ne plus être soi-même un obstacle : ne plus être un obstacle à soi-même et à la libre circulation des énergies (à commencer par l’énergie cinétique, – et toutes celles qu’on voudra !)
C’est notre corps qui fait obstacle ; mais l’esprit-sensitif, lui, est beaucoup plus libre, et créatif ! (Ce qui, au plan neurologique, situe les choses plutôt du côté synthétique-créatif de l’hémisphère cérébral droit, autrement dit « poïétique ». Et, en profondeur, dans les couches du reptilien et du mammalien.)

Je crois qu’il y a suffisamment de pistes autres, sur ce blog, pour qu’on puisse se faire une idée d’où je veux en venir, et ce que je cherche, et que j’ai toujours cherché d’ailleurs : à savoir une construction psychosomatique de soi (spirituelle?), de laquelle émergent les formes efficaces non combatives. Chaque mot est à étudier attentivement dans cette dernière définition, qui est aussi un projet.
Si l’aïkido n’est pas un chemin profondément spirituel, je ne vois pas ce que j ‘y ferais. Or, il l’est. Ouf !

A moins de pouvoir suivre un véritable maître qui vous transmettra la totalité de l’aïkido, et non pas seulement un expert technique, quel que soit son niveau, vous devez trouver un autre chemin pour développer le niveau de sensation globale à partir duquel on peut parler de voie de développement spirituel. Il arrive que des experts se prennent pour des maîtres ; comment savoir, lorsqu’on est débutant…? Il arrive aussi que des maîtres ne transmettent pas la totalité de leur art : soit parce qu’ils n’arrivent pas à le transmettre (question de pédagogie, par exemple), soit qu’ils ne le souhaitent pas (pour nous protéger? ou parce qu’il s’agit d’un enseignement « de masse »? ou parce qu’ils n’ont pas trouvé le ou les disciples qu’ils jugent dignes… ? etc.). Dans ces cas, il n’y a pas trente-six solutions : il faut remonter à la source qui a inspiré les premiers maîtres, avant même qu’ils ne deviennent des maîtres, ce qui est la situation de tout un chacun, au départ, dans la vie. Bien qu’unique, par facilité d’exposition on peut voir cette source comme double :

(1)  d’une part, la Nature,
(2)  d’autre part, notre nature.

(1), c’est l’observation-sensation mimétique avec la dynamique des phénomènes naturels : vivre la source qui coule et s’adapte en sinuant aux rochers, vivre le mouvement élastique de la branche sous le vent, vivre l’effacement et la recomposition du nuage, vivre le mouvement dense et lourd, mais souple, de l’ours qui se défend, ou de l’aigle qui vole et fond soudain sur sa proie, etc. Il s’agit d’un vécu « interne » poétique, mimétique, et pragmatique. Modalité d’acquisition somapoétique, pour y aller avec des grands mots (qui disent précisément ce que je veux dire. Le poétique, c’est le poïétique, la poïesis grecque, qui signifie l’acte de création, en soi, de quelque chose qui naît du néant). Bref, ce que tout chaman de nos propres origines savait sentir profondément et transposer efficacement, dans son corps, pour lui et pour les autres, dans la vie naturelle et sociale, la survie et l’activité (combattive, productive, etc.)

(2), c’est la rentrée en nous-même, pour explorer notre propre nature physiologique, somatique, psychique… : méditation, posture de l’arbre (I-chuan), toutes les formes de prières, etc. sont des outils de cette exploration. La Nature intérieure est aussi riche d’enseignement que la Nature extérieure.

Au bout du compte, il apparaît qu’explorer 2, c’est comme explorer 1. Car 2 est inclus dans 1.
Nous sommes « de » la Nature.
Voilà où est l’unité du monde et de notre propre soma, notre propre présence.

L’aïkido est l’un des outils-chemins existants (« do ») pour réaliser cette unité fondamentale et foncière.
C’est pour cela que les techniques de l’aïkido ne peuvent être, in fine, répertoriées, car elles existent en nombre potentiellement infini du fait qu’elle jaillissent dans la créativité de l’instant, elles sont contextuelles. Par ailleurs, ce qui les rend efficientes, c’est qu’il n’y pas quelqu’un qui FAIT la technique : la technique émerge d’une source antérieure au corps qui la réalise, elle vient de l’amont, et le corps la réalise en quelque sorte en aval.
Le « moi » s’est fait modeste et n’interfère pas. Il s’agit d’une forme de prise de possession. Dit comme cela, ça peut faire peur. Pourtant, il suffit de voir comment l’aïkido est né dans le corps de Ueshiba, et quelles sont les aïkitaïso et les prières qu’il pratiquait (et comment) pour voir qu’il s’agissait bien pour lui de faire en sorte que son corps ne devienne plus un obstacle, mais un CANAL pour que les techniques se réalisent avec le minimum de parasitage, idéalement sans perte énergétique, entre l’AMONT et l’AVAL.

Bonne réflexion.

La réflexion fait partie de la vie du corps, non ?

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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