zen et aïkido

[Troyes, amphi du Centre universitaire, place du Préau, vendredi 29 janvier 2010, 20h, conférence sur le zen. Jacques CASTERMANE prend la parole durant une heure. La voix est calme et posée. L'expérience de l'homme âgé s'impose. Il a appris la méditation zen en suivant la voie développée par le psychologue et philosophe Karlfried Graf Durckheim.]

 

Je ne vais pas résumer une telle conférence, ni le zen ! Je vais seulement faire part du contact que j'ai eu avec la pensée zen, d'une expérience de méditation, et du lien entre zen et aïkido.

Une découverte stimulante

En 1982, j'avais 17 ans ; je me souviens qu'en juin il y avait le Bac ! C'est cette année-là que j'ai commencé à pratiquer l'aïkido au Judo Club de Strasbourg, avec maître Clément Panza, un monsieur déjà d'un certain âge, pionnier du judo et de l'aïkido en France. J'étais un lecteur avide. Jamais les ouvrages que je lisais ne me semblaient déconnectés de la vie, de la réalité. Les livres étaient dans la vie. Ils ouvraient des portes, mieux, ils déployaient pour moi les dimensions possibles d'une existence à vivre. Lors de mes recherches, je suis tombé sur mon premier ouvrage relatif au zen, il s'agissait de L'esprit du zen d'Allan Watts . Je découvrais la pensée, ou plutôt la non-pensée zen. Je découvrais zazen, l'assise méditative, où l'on pose son attention sur sa respiration… sans rien d'autre, et qui est au coeur du zen. L'assise en zazen est le pilier du zen ; c'est même le zen tout entier. A l'époque, je ne comprenais pas vraiment ce qu'était, au fond, le zen. C'était un sorte de philosophie pratique orientale, fascinante, car minimaliste, et d'origine japonaise… comme l'aïkido. Puis je suis tombé sur les livres du maître zen venu le premier en France : Taïsen DESHIMARU (1914-1982). Au moment où j'achetais mon premier livre de lui, il devait être encore vivant, en 1982, et transmettre le zen dans son dojo parisien. Remontant la piste, j'ai lu dans la foulée les Sermons de Houei Neng (638-713), le 6ème partriarche de l'école bouddhique du dhyana (méditation) qui deviendra le véritable fondateur du zen japonais (le zen vient du ch'an chinois, qui lui-même vient du dhyana indien).

Une expérience troublante

Je me suis mis à méditer de temps en temps en zazen. Il y eut une fois où j'eus une expérience troublante. Rétrospectivement troublante, c'est-à-dire quelques secondes après l'expérience en question. Je méditais depuis peut-être 30 ou 40 minutes… A un moment, ma conscience s'était complètement dissoute. Elle n'avait pas pour autant disparue. Mais elle n'était plus verbale. Je n'étais plus dans la conscience néo-corticale. C'est comme si mon corps tout entier, mon être, était conscience, sans qu'aucun lieu en moi-même, aucun "moi je" puisse s'attribuer cette perception, cette sensation. A vrai dire, j'ouvris les yeux tout d'un coup, et pendant ce qui a dû durer seulement quelques secondes, 3 ou 4 guère plus, j'ai éprouvé quelque chose comme… la parfaite continuité entre moi et le monde. Ou, pour tenter de le dire autrement : quelque chose éprouvait que la conscience était un champ continu, infini, sans distinction de conscience entre ce qui allait bientôt réémerger comme distinct : la chambre, les arbres au dehors, le chant des oiseaux dans la cour, le ciel, l'univers… et "moi". Pendant 3 secondes, tout cela avait été UN, sans aucune rupture. J'étais dans un état de joie intense et sereine. Ma conscience individuelle est revenue très vite, mais sans crispation. Je crois que j'ai senti alors ce que voulait dire "être équilibré", harmonieux, rond d'une énergie chaude et lisse. Je n'étais donc déjà plus, à ce moment, dans un état d'unité, de UN, car dans cet état, je n'avais pas conscience d'y être ! Mais il y eut cet instant, assez court, de 3 ou 4 secondes, durant lequel j'avais comme un pied dans l'UN, et l'autre dans le monde des distinctions. J'ai senti puissamment que toute chose communiquait avec toute chose, et pour une bonne raison : elles avaient la même racine ! Elles émergeaient du même plan d'énergie, appelons ça ainsi. Toutes les choses distinctes que nous voyons, ce que nous perçevons comme dinstinct, séparé, comme "choses", ne seraient donc, en fait, en réalité, que des éléments qui émergeraient d'un socle unique ? De la même manière que les volumes et le pics d'un iceberg se distinguent l'un de l'autre en surface, alors qu'ils sont des émergence d'un bloc unique qui flottte sous la surface. Faire zazen semblait m'avoir ainsi tout simplement décanté. Mon corps-esprit, mon énergie – ce que l'on voudra, car comment en parler ? – avait réintégré la base énergétique commune. Impossible de savoir s'il y avait là-dedans une part d'autosuggestion ou autre chose. Mais j'ai vécu, j'ai fait l'expérience de quelque chose d'unique. Je comprends qu'on puisse en avoir la nostalgie. Tout est là, simple, naturel, évident pour la conscience ; il suffit seulement de desserrer l'étreinte, de décrisper la conscience sur elle-même. Je crois qu'une bonne image serait celle d'un drap, froissé, plissé, qu'on pourrait déplisser et lisser à l'aide d'un fer à repasser. Le "moi" (le "moi je") est un pli, ou un ensemble de plis, un complexe de plis, de froissements d'une surface sur elle-même. Faire zazen consiste alors simplement, très simplement, à laisser la surface de base retrouver sa forme initiale. Zazen serait le "fer à repasser" de la conscience, qui la fait redevenir plane, pleine et entière, sans plis. Le zen, et le bouddhisme, considèrent que l'énergie est équilibrée par nature, originellement ; mais notre être, notre petit être tout imprégné de vouloir, notre "moi", n'a de cesse de s'affirmer autonome, libre, distinct. Or il n'est ni détaché du reste du réel, ni fondamentalement distinct de celui-ci. Le "moi" seulement une émergence, un "grumeau" (les (astro)physiciens parleraient peut-être de "décohérence"). L'univers est fondamentalement équilibré, énergétiquement UN ; mais il y a des rides en surface ; et nous sommes, nous humains, l'une ou l'autre de ces rides. Notre conscience de nous-même nous joue le tour de nous faire croire que nous sommes des "individus" (des indivisibles, des unités pleines et entières, distinctes, autonomes et libres !) Est-ce un mal d'être une propriété émergente d'un plan plus profond ? Pas du tout ! Il n'y a aucune notion de Bien ou de Mal là dedans. Il n'y a pas de culpabilité à avoir. Il n'y a rien de grave ou de mauvais à être une "ride" de l'univers. Notre erreur, pour le zen, vient de croire qu'il n'y aurait que cela, le "moi", et de croire que toutes les choses sont séparées, distinctes, sans lien profond. Toutes les "choses" existent, c'est ainsi ! Mais l'erreur, c'est d'oublier leur filiation énergétique, c'est oublier leur origine, c'est négliger de vivre ces existances comme des formes émergentes d'un même terrain de base, d'une même "pâte". En soi, le pli, le "moi", n'a aucune existence propre, aucune existence intrinsèque : il est un événement dans cette pâte. En langage de philosophe on parlerait peut-être d' "accident" ; non pas dans un sens catastrophiste, mais pour dire que ce qui pour nous existe indépendemment n'est en fait qu'un froissement ponctuel, un pli momentané dans une materia prima (une matière première… "énergétique", à défaut de pouvoir le dire autrement). [Pour les mathématiciens, un lien est peut-être à faire, formellement, avec la "théorie" dites "des catastrophes", de René THOM .]

A l'époque, l'ouvrage le plus simple et direct que j'avais trouvé pour commencer à méditer était : La réalité du zen : le chemin vers soi-même, du maître Kosho Uchiyama Roshi, édité au Courrier du Livre, 1974. Cet ouvrage semble aujourd'hui difficile à trouver.

En pratique, comment méditer en zazen ? Réponse ici.

Et l'aïkido dans tout ça… ?

L'aïkido est une discipline martiale japonaise… issue d'un contexte socio-spirituel imprégné de bouddhisme, de shintoïsme et aussi d'un peu de taoïsme. Le fondateur, Morihei Ueshiba, était pratiquant du bouddhisme Shingon (=Chinkon), un courant ésotérique du bouddhisme (un peu comme les soufis représentent la branche ésotérique de l'Islam. Voir aussi l'ésotérisme chrétien, car la tradition occidentale n'est pas en reste, même si nous l'avons oubliée !) A notre connaissance historique, le zen n'était pas une des pratiques du fondateur de l'aïkido. Toutefois, les samouraïs pratiquaient souvent le zen pour se défaire de la peur de mourir, pour accepter l'impermanence des choses et de la vie, et aussi pour accroître leurs perceptions, leur vivacité, leur sérénité. Il est possible qu'ils aient ainsi quelque peu instrumentalisé le zen pour leurs propres intérêts guerriers. L'aïkido hérité du fond de pratiques de concentration, de méditation et d'exercices énergétiques, même si aujourd'hui c'est moins visible, et moins pratiqué. On peut pratiquer un aïkido seulement technique, ou gymnique ; on peut faire qu'il soit fortement imprégné par l'étiquette du dojo… Au début et à la fin, les pratiquants se mettent en seiza (à genoux, mains jointes devant le ventre, plus exactement devant le centre de gravité, le seika tanden), qui est une posture de méditation. Nous ne pratiquons pas le zen. Mais l'aïkido porte en lui une dimension et une recherche qui relèvent du zen. Sa voie est dans la voie du zen. Non pas dans la doctrine zen, si tant est qu'on puisse parler de doctrine… mais dans la réalité de ce à quoi renvoie le zen, dans la réalité à laquelle conduit la pratique de zazen (l'assise dans le UN). L'aïkido est, fondamentalement, un chemin, une voie de nature spirituelle, mais nous le savons : pas dans le sens d'une religion quelconque ou d'un dogme ; dans le sens où "spirituel" désigne le fond des chose, la réalité ultime, le socle énergétique avec lequel reprendre contact, le UN du monde, la non-dissociation. Tout cela se trouve dans le "aï" de "aïkido" ? "Aï" possède un sens actif et dynamique à l'intersection d'idées que l'on exprimera alors plutôt par des verbes : harmoniser, apparier, marier, faire concorder, concilier, unifier ; to blend (en anglais, qui signifie accorder des saveurs entre elles…). Je me souviens de cette parfaite définition de l'aïkido, trouvée je crois dans un Quid, peu avant que je ne me lance dans cette pratique ; la voici : "Aïkido : art de faire UN avec soi, puis avec l'autre." N'est-ce pas parfait, en si peu de mots ? Faire UN avec soi, c'est l'aïkitaïso qui nous y conduit, avec tous ses exercices d'équilibrage somatique et énergétique ; et faire UN avec l'autre, c'est précisément le travail incessant avec le partenaire qui nous y amène, par l'intermédiaire des techniques, qui sont autant d'outils pour harmoniser la rencontre et faire qu'une confrontation devienne une association… malgré l'assaillant (sinon ce serait de la danse, voilà la différence). 

Rien n'empêche des aïkidokas de pratiquer un peu de zen… Mais un peu suffit-il ? A vrai dire, la quête est la même : vivre dans l'unité, avec soi-même, avec les autres, et dans l'univers tel qu'il est. Sur la base d'un vrai oui à ce qui est, même si notre conscience intellectuelle n'aura jamais en mémoire, dans l'espace de ses représentations, cette totalité de l'existant. Il faut accepter de ne pouvoir tout embrasser par la conscience intellectuelle. C'est un échec qu'il faut accepter avec le sourire. En revanche, il semble qu'il soit possible de tout embrasser par la sensation. La sensation de vivre. Il m'a toujours semblé que les poètes l'avaient parfaitement senti. Le poète (du grec poïein = créer du nouveau, de l'inédit ; entrer en contact avec la source énergétique originelle) est l'être dont l'esprit et le corps, le corps-esprit, tend vers l'UN ; c'est pourquoi il sent les choses, et les liens secrets entre les choses ; il les entraperçoit ; la poésie est une voie spirituelle… on parle d'inspiration, comme quoi la respiration, comme clé de voûte de l'accès au fond énergétique… Mais c'est là un sujet que je ne développerai pas ici, pas maintenant.

Pour finir, voici deux citations, parmi des milliers d'autres possibles :

"Pour faire de la place quelque part, il suffit d'enlever ce qui encombre. La place ainsi dégagée n'a pas été ajoutée.
Mieux encore, la place existait déjà même quand le lieu était encombrée." 
Ramana Maharshi

"Il est important de toujours se rappeler ceci : le principe du non-ego ne signifie pas qu'un ego existait en premier lieu, et que les bouddhistes l'ont supprimé. Cela veut dire, au contraire, qu'il n'y a jamais eu d’ego à l’origine, que cet ego n'a jamais existé. Cette réalisation est appelée le «non-ego»."  Sogyal Rinpoché

[Commentaire rapide… je ne peux m'en empêcher… : L'ego (= le "moi je") existe, mais il est virtuel ; il ne fait qu'apparaître. Il est seulement une configuration de ce qui lui est antérieur. Une analogie : l'ego, ce sont les images qui s'animent sur votre écran de télé ou d'ordinateur. En elles-mêmes, ces images n'ont aucune réalité ; ce que vous percevez en tant qu'images n'a aucune réalité. La réalité, ce sont des éléments physiques qui s'allument et qui s'éteignent à vitesse rapide dans votre écran. Ceci est commandé par un flux de données qui passe par un câble ou une voie de communicaiton, quelle qu'elle soit. Les images sur votre écran sont ainsi des fantômes. Ces images n'ont pas d'existence en elles-mêmes, ce sont, à proprement parler, des apparitions. Pour le zen et pour le bouddhisme en général, c'en est ainsi pour l'ego, pour la conscience, pour la perception-sensation d'exister en tant que "moi je". On peut se demander ce qui permet cette illusion. Le langage (qui vous permet de dire "je", "moi", etc.) ? Par rapport à l'aïkido : qui agit lorsque vous faites une technique ? Vous ? Vous-mêmes ? C'est-à-dire… qui ou quoi au juste de vous agit en vous ? Etes-vous tout le temps "vous-mêmes" ? Le matin au réveil, par exemple… Et lorsque vous n'êtes pas encore tout à fait ce "vous-mêmes" que vous reconnaissez comme tel… alors, qui êtes-vous ?]

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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