Chats martiaux : Y a-t-il un secret… ?

Un jeune chat demande à un vieux chat le secret des arts martiaux.

– Commence par te tenir droit, répond de suite le vieux chat.

– Pas facile, maître, je suis un chat. Et un chat avance à quatre pattes.

– Certes, répond le maître. (Un temps. Sourire). Tu n'es pas un idiot, toi… Tu as raison : ne nous confondons pas avec les humains. Ce sera ta première leçon : à chacun selon ses capacités. Ne demandons pas aux chats de faire ce que font les humains. Ni aux humains ce que font les chats. Mais, petit  – vu mon âge, permets-moi de t'appeler "petit" – se tenir droit, c'est aussi à l'intérieur que cela se passe.

– Et comment fait-on ?

– On médite.

– Méditer ?

– Oui.

– Mais moi, ce que je veux, c'est de l'action, bouger, me battre, m'éclater, quoi !

– Tu verras, en méditant, tu vas aussi t'éclater. (Le maître sourit). Cela fait quarante-cinq ans que je médite tous les jours et…

– Maître !

– Mmmm… (Le maître, qui n'aime pas être interrompu)

– Je veux bouger. Je suis jeune. Vous étiez moine à vingt ans ; pas moi !

– Et tu veux connaître le secret des arts martiaux, comme ça, là, tout de suite !

– Oui.

– (Le maître, visiblement décontenancé). Tu vas être déçu.

– Ah…

– Sache-le : il n'y a pas de secret.

– Ah bon ?

– Non. Rien. Rien que je puisse formuler ni tracer d'une patte sur le sable. Le secret, s'il y en avait un, ce serait de te tenir assis en silence durant quelques années, sans miauler. Pas même à l'intérieur de toi-même. Pas une plainte. Pas le moindre soubresaut. Comme une pierre qui coule au fond d'un lac.

– Vous me parlez d'un chat mort, là, c'est ça… ?

– D'une certaine manière. En méditant, tu as déjà un pied dans la tombe.

– Ca fout les chocottes, ce que vous dites, maître…

– Suis-je là pour te rassurer… ?

– Euh… Les anciens sont là pour guider les plus jeunes non ? Je ne suis qu'un novice, je n'y connais rien, vous êtes un maître reconnu, et je ne suis qu'un "petit" effronté…

– Mais tu n'es pas idiot. (Pensif) Ce doit être ton sens de la répartie qui t'empêche de méditer.

– Ah…

– Tu as déjà perdu un quart d'heure en causeries. Pendant ce temps, cette fleur, là, s'est ouverte. En as-tu fait autant…?

– Non… (interrogateur). Quel rapport entre moi cette fleur ?

– Tout, justement ! Le jour où il t'apparaîtra évident que tu ES cette fleur, tu connaîtras "LE" secret des arts martiaux. (Le maître se frotte les moustaches d'une patte pensive, l'air satisfait).

– Je suis une fleur, je suis une fleur… ! (Le jeune chat danse dans l'herbe.)

– Et aussi cet arbre.

– Je suis un arbre, un arbre… ! 

– Et ce pré, cette forêt, ces monts et ces vallées, la planète, l'univers… !

(Le jeune chat s'étale à plat-ventre, la mine renfrognée.)

– Faut pas exagérer… Maître, je ne peux quand même pas faire comme si j'étais l'univers tout entier ; je ne peux pas jouer à ça.

– Qui parle de jeu… Ce n'est pas un jeu. Tu t'asseois, tu coinces ta langue pour qu'elle arrête de gigoter dans ta bouche, tu plisses les yeux pour ne pas être ébloui, sans pour autant t'endormir, et tu DEVIENS l'univers. Question de choix. Tu choisis. Tu ES ou tu n'ES pas.

– Je suis un chat.

– Rien que cela ?

– Ben oui…

– Et d'où vient-il, ce "chat" ?

– Mère, père…

– Et avant ?

– Grand-mère, grand-père…

– Et avant ?

– Arrière grand-mère…

– Ca va, j'ai compris. Mais AVANT… ?

– Avant, avant… Au tout début, qu'y avait-il…?

– Bonne question. La première.

– Et c'est ça, le secret des arts martiaux ?

– Pfff… (D'une griffe, le maître se cure une canine. Un temps.) Mais par tous les ancêtres-chats, pourquoi seulement veux-tu connaître le secret des arts martiaux ? Je t'ai dit qu'il n'y en avait pas, de secret, et tu persistes !

– Mais vous m'avez parlé de méditation ; et maintenent, de m'identifier à l'univers.

– Et tu vois le rapport ?

– Non.

– Désespérant… (soupir)

– Je devrais donc être comme un chat-mort-identique-à-l'univers… ?

– (Sourire du maître, pour lui-même) Il y a de cela, petit… De toutes façons, tu ne comprendras pas le sens profond des arts martiaux avant quarante ou cinquante ans.

– Ben j'en ai seize, là. Donc dans vingt-quatre ans. Cool… jouable…

– Non ! Dans quarante ans de pratique assidue minimum, à partir de maintenant !

– Donc quand j'aurai cinquante-six ans… ?

– Oui. (En lui-même le maître se tord de rire, mais sa moustache ne frémit pas, impassible.) As-tu le courage de t'y mettre ?

– J'ai déjà un peu pratiqué, je ne suis plus tout à fait débutant, mais…

– Ah, très bien. Et qu'as-tu fait ?

– Un an de griffjutsu, huit mois karamiaule et six de ronrondo !

– Bien, bien… De ronrondo… ben ça alors… (Le maître, qui n'en revient pas, pouffe, impassible). Et le ronrondo est un art martial qui consiste à… ?

– A ronronner sur un canapé.

– Et ?

– Et ça marche : ils viennent tous me caresser, les humains !

– Ah, décidemment, je les avais déjà oubliés, ceux-là.

– En fait, je ne fais rien (comme souvent). Je ronronne, c'est tout. Je suis juste là, sans penser à rien. Je suis bien, je suis pelotonné sur moi-même, j'ai bien chaud… Je ne dors pas. Je guette juste d'un oeil pour voir si quelqu'un arrive. Enfin… quelque chose en moi reste en éveil, au cas où… mais sinon l'essentiel de moi-même est tranquille, bien posé, entre deux coussins sur ce canapé juste assez ferme mais dont le moelleux subtile flatte les coussinets de mes pattes et mon ventre. J'attends. Je ne sais pas quoi. Rien, en fait. Je perçois aussitôt les intentions de celui ou de celle qui s'approche de moi. Si je ne ronronne pas et que "je fais la pierre", elle ou il ne s'asseoit pas. Si j'ai envie qu'on me touche, je ronronne, et ça ne rate pas. Hop, l'humain se pose à côté de moi et met sa main sur mon dos ou mon flanc… et parfois même il finit par s'endormir. S'il me tombe dessus, je saute du canapé et je vais voir ailleurs, sans regret. Les humains sont comme à notre service, après tout. Ils sont assez stupides pour s'imaginer l'inverse. Il y a toujours de la pâtée ou des croquettes dans la gamelle. Sinon, on va voir ailleurs. Pas d'attache. Une vraie vie de chat. Je suis toujours bien avec tout le monde, moi.

– Alors, pourquoi vouloir pratiquer un art martial, petit…?

– Un autre chat m'a griffé, on s'est battu, sauvagement. Il m'a piqué ma souris. J'aurais voulu l'en empêcher. Je me suis fait avoir. J'étais trop faible, trop malingre par rapport à lui, et sans technique.

– Le ronrondo ne t'a pas aidé…?

– Maître… ne vous moquez pas… C'est pas gentil.

– Ni le karamiaule ? Ni le griffjutsu ?

– Je lui ai à moitié crevé un oeil.

– Il ne faut jamais faire les choses à moitié. Maintenant, il va vouloir se venger.

– J'aurais dû le rayer du territoire ?

– Pas du tout. C'est TOI qui n'aurais pas dû faire les choses à moitié, en ne faisant que deux ans et deux mois de pratique martiale. Et encore : de trois arts différents.

– Et alors, c'est bien, la variété. Ca donne plus de techniques.

– Attends d'avoir pratiqué dix ou vingt ans avant de te diversifier. D'ailleurs, après vingt ans, tu n'en auras même plus besoin. Tu comprendras à l'intérieur de toi que les principes profonds sont les mêmes.

– Alors (jubilant), c'est ça, maître, le secret des arts martiaux ?

– Tu ne perds pas le Nord, toi ; tu as les idées fixes !

– On me l'a déjà dit. Je mords, pas fort, mais je ne lache plus.

– Et tu essaies de me faire cracher le morceau !

– Je croyais qu'il n'y avait rien à cracher. Vous m'aviez presque convaincu, maître…

(Un temps.)

– T'es un sacré "petit" gaillard, toi. On dirait bien que ton sens de la manipulation est inné. Ce n'est pas en soi une qualité. Mais tu l'exerces avec sympathie et non sans humour. Et l'humour, c'est l'art martial des mots. L'humour désamorce les conflits. L'humour, c'est le non-combat verbal. On ouvre les portes que l'autre veut pousser ; on décale l'ensemble ; on prend le centre par le rire, et on conduit qui on veut où l'on veut. L'art martial idéal, c'est l'humour qui vit dans tout le corps. Certains parlent de "joie" ; mais c'est une joie humoristique. Si tu es dans un état de joie humoristique, c'est que toute ton énergie circule librement, pleinement et harmonieusement dans tout ton corps de félin. Est-ce que tu vois ce que je veux dire…?

– Pas du tout.

– Ne fais pas l'idiot. Tu saisis mieux que tu ne veux le dire. Les techniques martiales ne sont que l'expression de la joie intérieure. D'une joie profonde. La joie qui naît de l'autre côté du miroir de la mort.

– Maître… je ne comprends vraiment plus rien… (Le jeune chat se tord les pattes.)

– Une fois que tu es mort, après trente ou quarante ans de méditation, tu reviens, tout joyeux.

– Mourir, revenir, être joyeux après avoir été mort, mais, maître….

– La mort n'a plus aucune prise sur toi. Tu es comme à nouveau vivant, vraiment vivant, cette fois. Pas la petite vie d'avant. La demi-vie du chat de canapé (j'admets pourtant que sur ton canapé, tu étais quasiment en état de méditation, – ce qui me laisse espérer en ce qui te concerne), cette demi-vie de flemme est comme l'envers d'un tapis dont tu n'aurais jamais vu les vrais motifs, chatoyants et colorés. Le chat qui revient de la mort est ainsi, précisément : "chatoyant" ; il est comme passé de la flemme à la flamme !

– Maître, vous êtes un poète…

– Tu ne m'auras pas avec tes compliments, petit ironiste… Mais ils me touchent quand même… (Cette fois, le maître sourit au disciple, car c'en est devenu un.) Je vais te dire : tu as l'esprit et le désir. Il te reste à apprendre les techniques pour jouer de ton propre corps comme d'un instrument de musique. Mais sache que je ne t'apprendrai qu'une technique par an.

– Une… une seule ?

– Oui. Et c'est bien suffisant.

– Comment ça, pourquoi ?

– Trop de techniques étoufferaient ta spontanéité et l'énergie de ta jeunesse.

– Mais je vais m'ennuyer, avec une seule technique tout une année, c'est long !

– Tous les Noël, pendant que nous nous ferons les griffes au pied du sapin des humains, je t'enseignerai une nouvelle technique. Ce sera ton cadeau. Mais cette unique technique sera pour toi un germe à partir duquel tu vas inventer toi-même toutes les autres, toutes celles qui te viendront. Je sens en toi une énergie créative. T'en donner plus, ce serait la contraindre dans un moule trop étroit. Dans six mois tu arrêterais, déçu de ne pouvoir t'exprimer toi-même, et tu passerais à autre chose. Je te donne une technique, et toutes tes erreurs et tes essais te donneront les autres. Je suis là pour te guider. Prends ma technique et insuffles-y ton humour, par tout ton corps !

– Et… ?

– Et nous verrons si le miracle se produit.

– Le miracle ?

– Oui. "Le" secret des arts martiaux.

(Le maître sourit, une patte levée. Clin-d'oeil.)

 

FIN

Complément

Jiyu jizai : liberté absolue qui résulte de la conscience de sa propre nature en tant qu'elle est l'univers lui-même (terme bouddhiste).

Derrière se tient l'idée ou principe selon lesquels les techniques germeraient d'elles-mêmes à partir de cette prise de conscience, par tout le corps-esprit, de l'identité profonde entre soi et l'univers. Cette liberté absolue est une créativité absolue. La conséquence concrète est qu'alors il ne serait pas nécessaire d'apprendre des techniques, en tant que formes distinctes dans une "nomenclature" qui circonscrirait l'ensemble des techniques par lesquelles un art martial existerait ; mais qu'au contraire l'apprentissage de techniques distinctes risquerait d'obscurcir la créativité fondamentale, qui est celle, d'abord, du débutant. Bien entendu, les extrêmes, réduits à eux-mêmes, sont inefficients pour progresser. Il convient donc également de transmettre des techniques distinctes. Mais pas pour elles-mêmes : comment moyen, comme "outil" de libération de la créativité qui préexiste en chacun, en tant qu'il est susceptible de dépasser son "moi" commun pour s'ouvrir à l'univers et faire résonner en lui, en son corps-esprit, la totalité de l'univers en tant que potentiel générateur des "mille est une formes". Ce cheminement de "culture de soi" est bien la "voie", qu'il s'agisse d'un "do" martial ou d'un "do" artistique. Tout activité humaine, en tant qu'elle travaille à ouvrir la créativité, la source du potentiel générateur, est une voie spirituelle. Le principe profond à la source des techniques martiales est la créativité libérée ; le cheminement sur la voie consiste à dénouer les liens de cette créativité pour donner à sa source sa plénitude d'expression. Il n'y a pas plusieurs sources, selon les arts et les domaines ; il a  une source ; c'est l'esprit humain et les divers domaines d'expression et de réalisation mis en oeuvre par les cultures qui orientent et conditionnent le "génie" de cette source première.

 

Commentaires: lire et poster | Envoyer à un ami

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
Cet article, publié dans Non classé, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s