Humilité, sincérité

 Cela fait quelques temps que ma vision du sport tend à changer. J'avais tendance à jeter le bébé avec l'eau du bain.

Si je garde du sport ce qui fait le sport, à savoir l'activité physique, mental et psychomotrice, de l'individu, et de l'individu dans un groupe, une équipe, et que j'en retire tout ce qui pour moi le corrompt, à savoir la dimension économique, publicitaire, médiatique, et l'esprit de compétition dans ce qu'il a d'égoïste et de primaire, je dois reconnaître que toutes les activités physiques, quelles qu'elles soient, présentent les mêmes caractéristiques de développement que la seule que je connaisse de l'intérieur : l'aïkido.

 Ok, l'aïkido serait un "art martial", plus précisément un "budo".

Le mot "budo" ne contient pas l'idée d' "art". Mais si l'on parle d'« art martial », il faut comprendre « art » dans le sens proche de « pratique artisanale manuelle »  où l'individu est en prise directe avec ce qu'il modèle. La dimension pragmatique domine sur la dimension esthétique. Quant à l'esthétique, elle serait plus proche de la notion de design, qui est une recherche de la "bonne forme", c'est-à-dire de la forme la plus économique et facilitante par rapport à une visée utilitaire, la forme dont le minimalisme atteint l'objectif pragmatique et rien que lui.

 L'aïkido est plus justement une discipline martiale, et la notion d'art ne doit pas cacher le coeur de la discipline : un travail sur soi consistant à nettoyer le corps et l'esprit de ses scories pour atteindre un état de simplicité, agissante quasiment "par elle-même". C'est cela que j'appelle l'état d'humilité, ou de simplicité à soi-même et au monde. (Pourrait-on alors parler de "design mental et émotionnel" ?)

 La mort, et d'abord sa perspective vécue dans un état intérieur d'éveil simple et droit, est un outil d'usure de l'inessentiel et de retour à soi.

 J'avais déjà employé cette métaphore informatique, mais elle est vraiment parlante pour moi :

·          Le bios = ce qui définit les communications matérielles dans un ordinateur, au premier niveau de l'électronique. (d'où le terme "bios" = vie !) –> pour un être humain, son corps, sa physiologie, sa structure neurale de base à la naissance…

·          le système d'exploitation = le socle logique de base, le terrain des échanges logiques où vont pouvoir s'implanter les logiciels. –> pour un être humain, son cortex cérébral, est plus précisément son néo-cortex, qui se développe par immersion dans une culture humaine donnée.

·          les logiciels = les programmes de surface qui traitent telle ou telle tâche –> pour un être humain, ce sont les compétences acquises, en général de façon consciente : le calcul, la lecture, les raisonnements logiques, les règles de politesses, etc. Ce sont probablement des millions de logiciel ou de micro-programmes qui, a force d'être utilisés, deviennent automatique, moins conscients, parfois inconscients ; il est probable que certains d'entre-eux s'intègrent à des niveaux plus profond à force d'être utilisés régulièrement… Toutefois, les personnes atteintes d'Alzheimer sont la preuve que ces logiciels ont tendances à fondre doucement ; il ne reste alors que le système d'exploitation, la couche inférieure qui soutient la couche logicielle ; le système d'exploitation peut lui aussi commencer à fondre en partie, et il ne reste que le bios, le système végétatif (dans un coma, par exemple, bien qu'il faille parfois suppléer, dans l'état de coma, à des déficiences du bios, par exemple : respiration artificielle).

 La perspective de sa propre mort est un outil puissant pour entrer en humilité et travailler à sa propre sincérité.

 Que restera-t-il ?

 La méditation et d'autres pratiques de "postures neutres" permettent aux logiciels mentaux de se reposer, au néo-cortex de se décanter ; on rejoint le niveau du système d'exploitation. En poursuivant l'expérience, si elle n'a pas été troublée, on peut parvenir à placer son attention dans le bios. A ce moment là, il y a attention sans conscience du Moi ni même du Soi ; la conscience n'est pas consciente d'elle-même. Dès l'instant où elle reprend conscience de ce qu'elle est en train de vivre, il y a dissociation entre un observant et un observé, et l'on retourne automatiquement à l'état de conscience néo-corticale.

(La philosophie dit qu'il n'y a de conscience que consciente d'elle-même. N'est-il pas ainsi problématique d'évoquer une conscience qui ne serait pas consciente d'elle-même ? Les traditions orientales ne s'en privent pas. C'est que le concept de "conscience" n'est pas strictement le même dans ces deux traditions de pensée ; la traduction conceptuelle pose problème… La psychologie cognitive clinique et/ou la neurologie semblent pouvoir accepter un concept comme celui de "conscience du corps"… A creuser, à vos recherches !)

 L'humilité consiste à accepter que la conscience de tous les jours (donc notre Moi) soit dépendante de niveaux inférieurs, jusqu'au bios. On parle parfois d'intelligence ou de sagesse du corps ; il s'agit de faire confiance à son propre support matériel biologique : notre physiologie, nos cellules, nos neurones, notre être biologique.

 Que la conscience néo-cortical (la pensée, le mental) choisisse de placer volontairement son attention uniquement au niveau du bios est un acte qui n'a rien d'anodin. C'est une sorte de délégation de pouvoir. Accepter de déléguer à sa biologie ce que nous considérons habituellement comme un apanage de l'intelligence est un acte d'humilité très profond.

 La sincérité exprime l'idée d'unité de soi, en acte comme en paroles, et des actes avec les paroles. Les paroles et les pensées sont en accord avec la vie réellement menée, et inversement : il y a unité de croissance. Ce serait d'ailleurs l'étymologie la plus ancienne (sincerus dans le sens de propre, pur. Sincerus a pu, à une certaine époque, signifier « une seule pousse » (dans le sens : absence de mélange), en raison de sa formation de sin- (notion d'unité) et crescere (croître, dérivé de Cérès, divinité romaine des moissons).)

 Unité de croissance : la pensée ne viendrait pas après les actes ou les actes après la vie, mais ils seraient co-constitutifs les uns des autres, d'une même substance ; les paroles elles-mêmes seraient des actes, tout comme les pensées, et non pas des suppléments destinés à manipuler la réalité objective pour lui donner des atours favorables et orienter ou contraindre le point de vue qu'on pourrait/devrait avoir sur elle.

 Il semble logique que, par définition, la notion de sincérité s'étende à tous les paliers de la vie sociale d'un individu. Etre sincère, c'est ainsi, aussi, parvenir à avoir une fonction ou une position sociale en accord avec son ressenti interne.

(Il pourrait être philosophiquement plaisant d'épiloguer sur la sincérité du mendiant par rapport à celle du directeur de multinationale. Si leur essence pourra sans doute être posée comme philosophiquement identique, la caractérisation de leur rendu social effectif pourrait poser question… Pourquoi un mendiant nous paraît-il d'emblée plus capable de sincérité qu'un directeur de multinationale… ? Parce qu'il dispose de moins d'occasions de se montrer insincère? Parce qu'il a moins d'intérêt à l'insincérité ? Pas si sûr…)

 La recherche de la sincérité à partir des seules pensées et du seul vouloir cortical est probablement voué à l'échec. Le quêteur risque de tourner en rond dans son bocal mental, sans jamais parvenir à enracine la sincérité dans le terreau profond de son être vivant (le bios).

 C'est pour cela que les pratiques de méditations se sont développées.

Méditer, "méditare", c'est agir à partir du milieu, ou bien se laisser conduire vers le centre (de soi-même).

(Piste sur la méditation : http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9ditation)

 

Quelques évidence nous guident :


 absence –> présence –> absence

Nous sommes un "moment", une bulle, qui n'existait pas l'instant d'avant, et qui disparaîtra l'instant d'après.

Comment pouvons-nous nous donner plus d'importance que n'en a un phénomène transitoire…?

 Pas de pensée ou d'intelligence rationnelle sans bios

Le corps vivant, la physiologie, sont la base de la pyramide au sommet de laquelle s'illumine une fine pointe de pensée réflexive. Le tort serait de prendre cette fine pointe pour toute la pyramide, ou même de croire qu'elle puisse en avoir la compréhension complète. En revanche, la fine pointe peut prendre conscience de la situation, et déléguer au bios toute compétence pour déployer l'énergie auto-constructrice dont il est capable (le corps se reconstruit sans que la pensée intervienne. Moins le néo-cortex impose sa dictature, plus le bios peut travailler puissamment).


 Humilité, sincérité

Il n'est pas possible de progresser soi-même de façon équilibrée et heureuse sans travail de l'humilité, qui est la base de la sincérité à soi-même. L'humilité débute avec l'acceptation que la conscience rationnelle (la pensée, le mental) ne sont pas tout, mais qu'avant il y a le corps, avec ses capacités, son potentiel qui est une donnée biologique. Le corps peut être éveillé bien plus qu'il ne l'est quand le mental lui prend son énergie. Le mental, l'intelligence rationnelle, a tendance à dériver l'énergie du corps à son seul profit, et à affaiblir le corps. Cette "mauvaise gestion" est aussi la résultante d'un héritage culturel particulier (séparation de l' "âme" et du "corps"… Mépris du corps au bénéfice de l'âme ou de l'esprit, puis du mental… Rationalisme… Cartésianisme mal compris… Scientisme…) La pensée et surtout les pratiques orientales du corps, observées à présent par le regard des sciences cognitives et de la neurologie, rouvrent l'horizon de pratiques d'éveil et de conscience qui engagent l'être tout entier et pas l'une de ses sous-parties hégémoniques.

 

Ainsi, une sincérité qui voudrait s'originer dans la pensée serait vouée à l'échec. Il me semble qu'il faut partir du corps, de la respiration, de l'équilibre, des cellules, et pratiquer la méditation, le chi-kung, le taï-chi-chuan, le yoga… ou trouver ses propres formes de travail du corps (mais accepter de bénéficier d'un héritage multimillénaire au lieu de vouloir tout trouver par soi-même depuis le départ est aussi un acte d'humilité…)

Je considère que la sincérité est une propriété émergente du travail du corps ; il n'y a pas de sincérité vraie ex abstracto, tirée de l'abstrait d'une "décision de sincérité". La sincérité à soi-même pousse comme une plante d'un sol arrosé par l'attention dévolue au corps vivant.

 Sur ce chemin, dont le vécu et les effets s'approcheront parfois d'une forme d'auto-analyse par le corps, l'imaginaire entrera en jeu, cette zone entre la conscience consciente d'elle-même et le subconscient, l'imaginal… et il faudra laisser agir. Et si l'on s'égare : redonner la main à l'intelligence du corps. Le moyen le plus couramment employé consiste à écouter sa respiration, à s'y poser comme s'y poserait un papillon, où à devenir votre respiration, rien qu'elle. Identifier votre conscience du moment à ce que vous ressentez comme la chose la plus vivante en vous. Partez de la sensation de la gravité terrestre ; goûtez la gravité, goûtez la respiration telles qu'elles se livrent. Abandonnez toute directive ; simplement écoutez votre corps, votre "être- présent".

 Ensuite vous éprouverez une plus grande authenticité de vous-même à vous-même. C'est le début de la sincérité.

 Quelles que soient les questions que vous vous posez ensuite, quels que soient les doutes, dites-vous en souriant que ce ne sont que des questions et des doutes, rien d'autre.

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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