Le sens de l’unité

Voici quelques notes, suite à l'école des cadres d'aïkido suivie avec Jean-Pierre Lafont (6me dan), à Montier en Der (Haute-Marne, 52), une fois par mois, le vendredi soir, depuis septembre 2007. Au moment où j'écris ces notes, nous sommes en novembre 2008.  Le contenu de ces notes n'engage que son auteur.

Une question : Comment trouver le sens de l'unité avec l'assaillant ?

L'aïkido met en oeuvre le principe d'unité ("aï") avec soi-même d'abord, puis avec l'autre (celui qui fait l'assaut ou qui en a l'intention).

Je me souviendrai toujours de cette première définition de l'aïkido, sur laquelle je suis tombée il y a vingt-six ans, dans une encyclopie grand public (le Quid !) : "Aïkido : art martial consistant à faire UN avec soi, puis avec l'autre." Le Quid n'avait pas plus de place pour définir l'aïkido. Le choix, en une courte phrase, de synthétiser ainsi le principe de l'aïkido m'apparaît encore aujourd'hui comme la preuve de l'éclair de sagacité qui a traversé l'esprit du rédacteur.

Sans unité avec soi-même, il est difficile de "s'unir" à l'autre. L'unité avec soi-même est donc un prérequis, travaillé notamment grâce aux aïkitaïso (dont les Ba Dua Jin du chi-kung chinois, repris par Maître Tamura). Cette unité physique et psychique (donc psychosomatique) peut être travaillée tous les jours, à chaque instant, dans tous les gestes et tous les actes de la vie quotidienne. Il s'agit de travailler à « être entier », pleinement là où nous sommes, pleinement dans ce que nous en sommes en train de faire (ou de dire), qu'il s'agisse d'un agir relationnel, d'un agir productif ou de toute forme de présence.

La méditation immobile (par exemple l'assise zen) ou en mouvement (par exemple le taï-chi-chuan) est un autre exercice aux effets puissants pour développer l'unité de soi-même. Cette unité dépasse le Moi : elle se construit dans le Soi ; elle construit le Soi (en zen, il est dit que l'assise zazen développe le « soi-même » dans le « soi-même » par le « soi-même »). Etre dans le "flow" (le flux, le courant d'énergie) comme disent les sportifs, c'est être dans un état phsychosomatique qui dépasse les ressources du Moi, lequel n'est qu'une configuration, un sous-ensemble des potentialités de l'être possible de l'individu.

Le Soi est un terme – également employé en psychanalyse et en "psychologie des profondeurs" (Jung) – permettant de désigner la totalité d'un individu dont toutes les potentialités sont activées. C'est un état de plénitude dynamique au sein duquel la conscience du Moi n'est pas abolie, mais où elle n'est plus totalitaire : l'ego (= le Moi) ne prend plus possession de l'ensemble des choses du monde comme il le fait d'habitude. La caractéristique foncière du Moi est de se vouloir propriétaire de tout et de projeter sur toute chose son envahissant désir de propriété exclusive (dont le moteur semble être la "volonté de puissance"). En étant soi-même, nous sommes pleinement… nous-mêmes ; un nous-mêmes qui dépasse le "moi-je" habituel, lequel n'est qu'un fragment de notre être, – un fragment que nous considérons habituellement, illusoirement, comme la totalité de de nous-même. Ce serait comme, pour la feuille, de se prendre pour l'arbre tout entier ! (Où se trouve la feuille, peut-être voir l'arbre tout entier, peut-elle en avoir une conscience globale suffisante pour se connaître elle-même, connaître sa place, sa nature et sa fonction réelles ?)

Le principe même de l'aïkido est la non-opposition, et celle-ci n'est réalisable que dans l'unité, avec soi-même, et avec l'autre. Le sens de l'unité avec l'assaillant est donc fondamental : par principe (philosophique ou moral), mais aussi par pratique, pour l'efficacité de l'agir, ou du non-agir (j'emploierai le mot « agir » même s'il s'agit de non-agir, ou, plus exactement de non-intervention.  Wu wei en chinois, ou mu i en japonais, se traduit plus précisément par « non-intervention » que par « non-agir », terme ambigu…)

 

Deux éléments de réponse à travailler pour trouver l'unité avec l'assaillant :

1.          Commencer par "capter" le centre de l'assaillant, avant toute technique proprement dite.

2.          Apprendre à "tomber" en même temps que l'assaillant.

 

 

1. Capter le centre de l'autre

 

Les techniques d'aïkido proprement dites ne sont qu'un "cadeau" fait à l'assaillant, après que nous ayons capté son centre. Quel centre ? Non seulement son centre de gravité physique, mais aussi son centre de gravité psychique, qu'on peut aussi appeler son intention, ou son attention, telle qu'elle s'est invesite dans et par un assaut ; disons d'un mot valise : sont "attention-intention". Il pourra suffire d'appeler tout ceci son centre psychosomatique.

 

Comment parvenons-nous à capter l'attention de quelqu'un, dans la vie courante ? Par notre regard… Par notre attitude… Par notre manière de lui parler… En lui parlant de ce qui l'intéresse… etc. Mais l'attention de quelqu'un décroît rapidement si des stimulations nouvelles ne viennent pas frapper sa conscience.

 

En art martial, l'assaut est bref ; nous travaillons donc non pas sur une conscience-attention dans la durée, mais dans l'instant. Nous n'avons pas à "tenir de discours", même gestuel, à l'autre, pour le garder avec nous. Nous travaillons dans une sorte de "non durée" ou plus exactement d'"instantané". D'un côté, c'est plus facile, car nous n'avons qu'une seule et unique chose à faire pour capter son centre psychosomatique. Cette chose à faire prend la forme d'une présence dans l'espace au bon moment (ma-ai ou bonne distance et sen-no-sen ou timing) : une position adéquate de notre squelette suffit pour guider l'autre sur nos rails. Avant de faire un geste ou un déplacement sur l'autre, il s'agit de se placer dans l'espace pour l'autre. Il s'agit de le recevoir, de l'accueillir dans un espace que nous avons structuré pour lui. Nous pourrions appeler cela : une structure d'accueil.

 

Cette structure d'accueil est spatiale, temporelle, physique et psychique : psychosomatique et spatio-temporelle.

 

Nous avons en quelque sorte construit le "berceau" où nous allons l'accueillir.

 

Il n'est possible de le conduire dans cette structure d'accueil qu'en ayant capté son centre psychosomatique.

 

Et, afin de résorber l'énergie cinétique de son assaut, il convient de déstructurer la forme d'attaque de l'assaillant et de dissiper celle-ci en suivant la constante la plus stable de notre physique terrestre :  la force de gravité et la "Terre",  au sens  où l'on parle de "prise de Terre".  Le meilleur moyen de dissiper son énergie et de lui permettre de se dissiper dans la masse, la masse terrestre, par le chemin naturel de la force de gravité terrestre. C'est le plus court chemin, vers le bas, et le plus facile, car l'attraction du noyau terrestre est constamment là pour nous y aider. D'où l'idée de "tomber" avec l'assaillant, de tomber sur place, là où le déséquilibre de son centre est créé par la structure adéquate de notre structure d'accueil.

 

2. Tomber en même temps que l'autre

 

Cela semble consister à faire contrepoids, à l’entraîner vers le bas, en direction… du centre de la Terre, suivant en cela le « fil à plomb » de l’attraction terrestre. Pas de traction, pas de poussée, mais une pesée. Cette pesée démarre au moment où l'on a atteint le point de neutralité des forces, pas avant.

En commençant par capter/capturer le centre de l’assaillant, on crée un léger déséquilibre. Ce déséquilibre ne doit pas l’entraîner, mais placer l’action dans un espace neutre où les vecteurs peuvent être réorientés.

La sensation est celle de tomber en même temps que l'autre… mais sans tomber nous-mêmes.

 

 

Conclusion et ouverture

 

Si au moment d’agir martialement l’intellect n’a pas lieu d’intervenir, cela ne signifie pas que l’aikido ne puisse s’expliquer sur le plan de la physique des forces.

Les notions d’ "équilibre", de "déséquilibre", d’ "attraction terrestre", etc. sont des notions bien connues et bien expliquées en Physique. Que ce soit un humain qui fasse l’assaut ne doit pas faire oublier qu’il est d’abord un corps physique, donc une masse, avec son équilibre, et son énergie cinétique. Il convient donc de connaître la Physique des forces.

Ensuite il convient de connaître la manière dont le cerveau humain commande l’équilibre. En effet, en tant que tori (assailli), nous avons non seulement à prendre en compte le corps de l’autre en tant que masse physique, une masse anatomiquement articulée ; mais nous avons aussi à prendre en compte le système nerveux central (le cerveau) qui commande les équilibre de cette masse articulée. Travailler sur le corps de l’autre est une chose ; travailler sur son intention (donc son cerveau) en est une autre.

 

 

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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