Prendre soin du mouvement de l’autre

C'est en lisant le livre récent du philosophe Bernard Stiegler, Prendre soin – De la jeunesse et des générations (Flammarion, 2008), que cette phrase m'a frappé :

"prendre soin du mouvement".

Je recopie ici le passage :

"Prendre soin, c'est prendre soin d'un équilibre qui est toujours à la limite du déséquilibre, voire "loin de l'équilibre", et c'est tout aussi bien prendre soin d'un déséquilibre toujours à la limite d'un équilibre : c'est prendre soin du mouvement." (page 320)

Les italiques sont de Bernard Stiegler, qui souligne par là que sa formule, "prendre soin du mouvement",  arrive comme la synthèse d'une longue réflexion (le livre n'est d'ailleurs pas toujours facile à lire pour un non philosophe.) Comme l'indique le titre, son thème est "prendre soin". Ce volume est consacré à une réflexion sur "prendre soin de la jeunesse et des générations". Il y est donc beaucoup question de transmission et d'éducation et du sens profond de cette transmission dans un contexte social et historique de "capitalisme pulsionnel" qui lui est peu favorable…

Qu'il s'agisse de guider un être en formation, un être en voie d'éducation, ou de conduire le mouvement physique de quelqu'un, que cette personne soit, ou non, un assaillant, l'idée, ou le principe, sont les mêmes : il s'agit de "prendre soin de l'autre". Du début à la fin. Sachant qu'il n'y a pas de "fin" (et qui sait s'il y a un début ?)

Si l'on admet que ce principe, "prendre soin de l'autre", est fondamental en aïkido (alors qu'il ne l'est pas, fondamentalement, en karaté, par exemple), ceci devrait avoir plusieurs conséquences sur notre pratique :

* ne pas se considérer comme attaqué (a fortiori ne pas se ressentir comme attaqué),

* parvenir à ne pas se sentir en danger,

Ces deux remarques ont à voir avec le degré de contrôle de nos émotions et pointent notre peur de la mort…  "Je" suis attaqué. Mais qui est, à cet instant, ce "je" qui est "attaqué" ? S'il n'y a pas de présence psychique qui se crispe en un "je", l'action consistant à se protéger est déjà plus libre de jaillir (vivacité, précision, ajustement, créativité…)

Quant à la mort… celui qui n'a pas peur de disparaître est plus à même de survivre… Et ne pas avoir peur de la mort, c'est aussi aimer celui qui vient vers vous, quel qu'il soit, et quel que soit son attitude, son apparence, ses paroles, ses gestes et ses intentions (supposées)…

D'autres conséquences de "prendre soin du mouvement de l'autre" :

* "accueillir" (comme une coupe, un vase) plutôt que "pénétrer" (comme un bélier, une lame),

* guider en étant habité physiquement (somatiquement) de l'intention de "prendre soin de l'autre",

Ceci exclut tout mouvement de réponse brusque au(x) mouvement(s) de l'assaillant. Il s'agit pour nous de créer "l'espace de jeu" où il pourra "jouer" son mouvement, lequel mouvement se trouve modelé dans son expression par la forme de l'accueil (ou la forme de la coupe/du vase, ou la configuration spatiale, spatio-temporelle !, de l'espace de jeu qu'on lui accorde).

Dans notre contexte, "coupe" correspond à deux mots de sens opposés (mais complémentaires) : "coupe" (1) comme réceptacle, et "coupe" (2) comme tranchant qui pénètre. Cette dualité me plaît. Je préfère considérer les coupes (2) de l'aïkido comme des coupes (1). Je n'ai jamais aimé les coupes (2). Pourquoi trancher ? Pourquoi trancher, alors que l'on peut accueillir et prendre soin sans cesse ? Un bon vase ne rejette pas les fleurs. Une bonne infirmière vous guidera jusqu'à votre dernier soupir sans vous infliger de piqûre létale… 😉

Pour finir sur "prendre soin du mouvement de l'autre" :

*  ne pas se préoccuper de la manière dont l'autre tombe ou chute, c'est ne pas prendre soin de lui jusqu'au bout,

* ne pas rester vigilent, non seulement pour se préserver soi-même, mais pour préserver l'autre, parce qu'on en prend soin, une fois que l'attaque et passée et que l'autre est tombé ou a chuté est non seulement une erreur de tactique, mais un défaut moral dans le cadre de l'éthique du "prendre soin".

J'entends, hélas de plus en plus souvent, des professeurs d'aïkido dire que "la chute de l'autre, c'est son problème".  Je déteste cette manière de voir les choses et cette manière de penser tout court (car elle a les idées courtes). Si l'aïkido c'est se préserver soi-même en préservant l'autre, parce qu'on prend soin ET de l'un ET de l'autre DANS LE MEME MOUVEMENT, alors cette manière de voir est inacceptable, et ne convient pas à l'aïkido (du moins tel que je le conçois ; et peut-être que je rêve ; mais alors je préfère mon idéal et mon rêve à ce pseudo-aïkido qui n'est qu'un aïki-jutsu régressif. S'il s'agit d'un "do", c'est bien que ce n'est pas qu'un "jutsu". Et le sens du "do" implique de "prendre soin" du vivant, de A à Z.) 

L'attention consistant à prendre soin de l'autre ne s'arrête pas quand il a chuté, mais elle se prolonge. D'autres attaques peuvent survenir. N'importe quoi peut survenir. Les attaques n'ont pas toujours la forme qu'on leur suppose avant qu'elles ne se manifestent. "Prendre soin de l'autre", c'est aussi le protéger de lui-même et des dangers environnants.

Mais pourquoi protéger un salopard ?

Si vous vous posez cette question, c'est que vous considérez qu'il y a des "salopards", et que, par ailleurs, par voie de conséquence, il y a des gens "biens", en tous cas "meilleurs". Mais êtes-vous bien assurés que les gens que l'on considère comme "biens" ne pourront jamais se comporter, un jour, dans telles ou telles circonstances, comme des salopards ? Et êtes-vous bien assurés que les dits "salopards" sont incapables d'aimer leur famille, d'offrir des cadeaux et des caresses de façons tout à fait généreuse et spontanée ? Il y aurait, dites-vous, de "véritables et irrécupérables salopards", des super-salopards indécrassables que la Terre entière considèrerait comme tels si tout le monde les connaissait (pour ce qu'ils sont, bien entendu)… Demandez-vous aussi si vous ne seriez pas, par hasard, le salopard d'un autre… où si certains ne vous considèrent pas comme "quelqu'un de bien", alors que la plupart, voire vous-mêmes, vous considèrent comme un salopard…

Si vous considérez que l'on peut classer ou catégoriser les gens de manière fixe, alors, cessez de pratiquer l'aïkido. Ou bien investissez-vous plus à fond, ou, surtout, pratiquez autrement. Celui qui vous attaque n'est pas un attaquant-né. Soit il a des raisons de vous attaquer, soit il y a des pulsions – plus ou moins conscientes - qui expliquent son geste. Peu importe, vous n'allez pas chercher à expliquer pourquoi on vous attaque au moment où on vous attaque. Et si vous considérez que vous devez D'ABORD vous défendre… votre "réponse" ne sera pas de l'aïkido. Non. Pour que ce soit de l'aïkido, vous devez prendre en charge la totalité de la situation, c'est-à-dire VOUS AVEC LUI, dans un même mouvement consistant à prendre soin ET de l'un ET de l'autre.

Pour de nombreux psychologues, toute agression est une demande d'amour (plus ou moins consciente) venant de l'agresseur. Une demande d'amour, ou plus simplement une demande de reconnaissance, un "demande d'existence".

Si vous répondez par des techniques intrusives, si vous heurtez l'autre par ces techniques, vous n'avez aucune chance de l'aider à se transformer, aucun chance de l'aider à s'améliorer. Alors qu'en prenant soin de l'autre, outre que vous vous préservez et que vous le préservez, vous lui permettez, par l'expérience même que vous lui faites vivre, de modifier son système perceptif, son système instinctif (cerveau reptilien), son système émotif (cerveau limbique) et sa conscience de lui-même (néo-cortex). Par contagion positive, cela peut encore allez beaucoup plus loin…

Le mouvement d'aïkido, parce qu'il cherche à prendre soin de l'autre, est un acte thérapeutique, on pourrait même dire somato-psychothérapeutique, puisqu'il aide le corps à se préserver tout en aidant la conscience à se modifier, et ce dans le même temps, dans le même mouvement. C'est un mouvement paratonnerre pour le corps comme pour l'esprit ; il décharge la surtension et ramène l'excès d'énergie à la Terre.

Sans la dimension de "prendre soin de l'autre" afin qu'il puisse plus librement devenir ce que son potentiel contient et qu'il peut idéalement déployer dans un futur aussi proche que possible, l'aïkido ne serait pas le "do" auquel, je le crois, maître Ueshiba à rêvé.

 

 

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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