Le corps créateur

 

 

Salut J.-P.,

J'ai bien eu ton message sur mon téléphone mobile… J'ai extrêmement peu d'unités sur ce téléphone, que je n'utilise qu'en urgence ou alors pour m'organiser en vacances. Il est souvent éteint à vrai dire, mais j'en consulte les messages régulièrement.

Content que ce que tu as lu sur mon blog puisse par endroit éveiller des souvenirs ou des accords.

Je constate qu'au travers de ma pratique du piano, de l'aïkido, du taï-chi et du chi-kung, au fond, je travaille toujours la même chose, mon propre corps, et l'accord corps-esprit.

Je comprends que les mouvements et les gestes de ce corps doivent venir de l'intérieur, d'une source créative intime, et ne pas être des mouvements ou des gestes plaqués de l'extérieur, par une culture ou une pratique, quelle qu'elle soit.

Je ne dénie pas pour autant à toutes les pratiques une quelconque vertu ou validité, bien au contraire ! Mais je les resitue autrement, je leur donne une autre fonction : celle de révéler cette source créative à l'intérieur de notre corps (corps, soma, esprit, système nerveux, système cognitif, comme on voudra… Notre "être", quoi).

C'est pourquoi, au fond, maintenant, je considère que je ne pratique pas d'abord l'aïkido, mais, plus justement, je pratique en premier lieu mon propre corps. Ma voie est celle de mon propre corps. Au fond, il n'y a qu'une seule voie que l'on puisse suivre : la sienne propre.

Les pratiques servent d'instruments révélateurs.

Y compris la marche à pied, que ce soit la promenande ou la randonnée (que tu connais).

Tout cela est cohérent : pour que les diverses pratiques artistiques (martiales ou non) existent, il a bien fallu que quelqu'un, quelque part, un jour, les invente. Et à partir de quoi ? De l'observation des animaux, par exemple ; de l'écoute de leur chant ; de l'observation de la pousse des végétaux, etc. Mais aussi et peut-être surtout, à partir de lui-même, de son propre corps, de son propre esprit, de ses propres perceptions et sensations.

C'est pour cela que maintenanir l'aïkido dans l'espace identitaire culturel japonais ne mène à rien, sinon à faire plaisir à l'égo national. Idem pour le taï-chi-chuan, le chi-kung, et n'importe quel autre art, de Chine, d'Asie ou d'ailleurs.

Ce n'est pas ce qu'il y a de spécifiquement japonais dans l'aïkido qui retient mon attention, c'est ce qui parle à mon corps, et qui est évidemment transnational, puisque de nature fondamentalement biologique.

Le "bios" est plus essentiel que le "logos" : la vie (ordre biologique) plus que la culture (ordre symbolique). Des pratiques culturelles comme l'aïkido doivent donner accès à la vie en évolution dans chacun de nos corps ; les dimensions culturelles de ces pratiques ne doivent pas faire obstacle à ce développement du soma, libre de toute identité culturelle, nationale ou autre.

En clair, toutes ces pratiques appartiennenet de plain-pied au patrimoine de l'humanité. Et plus encore, elles appartiennent de plain-pied au patrimoine somatique, biologique, notre sous-bassement vital.

Et je mise sur la prémisse suivante (on pourra dire si l'on veut que c'est une "croyance" personnelle) : le soma (= le corps-esprit) est naturellement créatif…. sinon, comment des être humains auraient-ils pu inventer, faire jaillir d'eux-même, toutes ces pratiques ? Même s'ils ont été inspirés par le réel environnant, c'est de leur facultés de projection imaginative, vécues dans tout leur corps (et pas seulement dans l'intellect, comme on le laisse croire aujourd'hui), qu'ils ont mis au monde les arts que nous pratiquons à présent.

Or nous ne pouvons être des suiveurs. Nous ne pouvons nous contenter d'être de bon reproducteurs, des clones. Pour être soi-même, il faut se recréée. Et en plus, il faut le faire sans cesse !

L'aïkido, comme le reste, n'est qu'une rampe de lancement pour apprendre à voler par nous-même. C'est un système de développement personnel.

Quelle est donc cette compétence fondamentale, essentielle, qui se trouve travaillée, nourrie développée au coeur même de toutes les pratiques ?

Quel est le point commun nodal à la pratique d'un instrument de musique, aux arts martiaux, et à toutes les formes d'arts et de pratiques qui travaillent le soma (corps-esprit) ?

C'est d'unifier l'énergie qui nous traverse afin que nous vivions au diapason.

Une personne qui est au diapason apprendra avec beaucoup de facilité, de spontanéité, de "naturel", n'importe quel art ou n'importe quelle pratique.

L'ennui c'est que cette civilisation privilégie le plateau intellectuel de la balance, au détriment du plateau somatique. (Autrement dit, on travaille surtout le "logos" dans le néo-cortex – et je sais de quoi je parle en tant que prof de Lettres -, et fort peu, voire pas du tout, le développement complet du soma, du corps-esprit créatif. Dans le sport ? Parfois. Dans la musique ? Parfois. Mais il n'y a pas de véritable projet de culture somatique pour faire naître et développer le noyaux créatif vivant en chacun… C'est une des raisons, à mon sens, pour lesquelles les pré-ados et ados se sentent limités, brimés par le monde des adultes, car ils sentent qu'on est en train, du haut de nos certitudes intellectuelles et de civilisation, de leur voler quelque chose d'essentiel : leur vie profonde ! Leur dimension énergétique et spirituelle ! Ô combien, hélas, ils ont raison ! A côté, ce que nous leur donnons en échange est plutôt sec…)

Que pouvons-nous faire ?

Changer le sens du courant de l'éducation dans cette société, par nos actions individuelles, locales, afin qu'à un moment donné une synergie se crée, et que nous basculions dans un autre temps.

Le corps et l'imagination sont la source de toutes les innovations. L'Inde et l'Asie traditionnelles l'avaient compris depuis des millénaires. Et que suivent-ils à présent ? Notre modèle de civilisation à nous. Alors que nous tentons de récupérer les échos du développement personnel somatique et spirituel venant de leurs civilisations, eux, ils entrent dans l'ère du matérialisme. C'est sans doute une phase de fusion des civilisations.

Nous verrons la suite, au niveau global.

Mais au niveau local, nous pouvons l'anticiper, et déjà la faire vivre.

Bien à toi

Philippe

Lire aussi la note du 04/06/2007 Le geste créateur, essence de l'aïkido

Commentaires: lire et poster | Envoyer à un ami

About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s