Le sens de l’irimi (ultime séance au dojo)

 

Tout à une fin.

Voilà neuf ans que j'enseigne à Joinville, au collège, et également neuf ans que je donne ce que je peux en aïkido, au dojo de Joinville.

Deux ceintures noire 1er dan sont issues de ces années de pratique.

Je souhaite à tous les pratiquants de poursuivre leur développement personnel et d'explorer tout ce qu'ils trouveront bon d'explorer avec joie.

Je viens de recevoir un livre que je recommande à ceux ayant déjà quelques années de pratique, quel que soit l'art du corps qui est le leur.

Il s'agit de : La vague et le sabre, de Christine Sionnet, Editeur Le souffle d'or, collection Chrysalide, 1998, (sous titre : Action centrée, performance motrice : harmonie et puissance).

Deux de ses chapitres portent un titre que je vous donne comme l'expression, résumée en une belle métaphore, très imagée, très sensible, de la sensation que vous devez chercher à développer dans votre corps, que ce soit en statique ou au cours du développement d'un mouvement d'aïkido dans l'espace. Et cette expression, la voici, idéale injonction pour le corps et l'esprit :

               "Jetez l'ancre… hissez les voiles !"

Tout un programme !

Si vous parvenez à sentir cela tel que vous l'offre cette image, vous serez en contact avec le centre de la Terre (pesanteur + attraction terreste = stabilité) et entièrement libre du haut du corps, souple, vivant, mobile, gonflé par l'énergie, orientable dans les 10000 directions symboliques.

Ce livre vous guidera dans cette recherche de sensations, de postures, de placements.

Pour finir, quelques mots sur la séance d'hier. Merci aux trois pratiquants de Chaumont d'être venu pour cette "dernière". Merci à tous pour votre attention tout au long de l'année, tout au long de ces neuf ans.

J'avais choisi de ne parler que de l'essentiel : le principe irimi.

Irimi

, c'est pénétrer, entrer, prendre la place de l'autre. L'idéogramme originel irimi signifie entre autre "l'enfant dans le ventre de sa mère". C'est l'idée, dans tous les sens que l'on voudra, de pénétration et d'occupation de l'intérieur, de "prise du centre".

En aïkido, la prise du centre peut être très vigoureuse, mais elle ne doit pas violenter l'autre (partenaire, ou assaillant réel). Il est assez facile de violenter quelqu'un une fois que l'on sait comment entrer dans son centre. Il est plus délicat, subtile et humain de parvenir à lui prendre son centre sans le violenter. Il faut prendre son centre de gravité, le lui voler, comme un faucon "vole" (sens étymologique) la perdrix, en fondant sur elle en un angle précis, en la prenant en plein vol. Dans les formes classique de travail, l'irimi est un atémi mortel. En aïkido, la percussion mortelle se déploie en une technique qui évite le choc violent. Mais il faut déjà avoir commencé à prendre le centre pour pouvoir exécuter la technique, sinon, ça ne marche pas. C'est d'autant plus difficile, qu'à une millimètre près, ce n'est plus de l'aïkido. Autant dire que seule une de nos techniques sur 100 voire sur 1000 est vraiment de l'aïkido. Le reste ce sont des approximations, des recherches, des tentatives, des brouillons, des esquisses, des pages d'écriture…

Ceux qui étaient présents ont pu se demander pourquoi nous avons fait ikkyo, nikkyo, sankyo et yonkyo, c'est-à-dire "les quatre premiers principes", alors que le thème unique de la séance était irimi.

Sans doute ont-ils pu voir que nous les avons pratiqués sur la base d'un irimi direct, en coupant vers l'intérieur du partenaire, avec l'idée de prendre son centre tout en appliquant chacun de ces principes. Avec l'idée de prendre son centre grâce à ces principes. S'il n'y a pas trente-six manières d'ouvrir une porte (en général en actionnant la poignée dans le bon sens), il y a plusieurs centaines voire milliers de façons de prendre le centre du partenaire et "d'ouvrir la porte" qu'est son corps.

Voici les principes fondamentaux de la prise du centre :

  • On peut le contourner (ce qui n'est pas pareil que de lui tourner autour), c'est une chose. Mais alors qu'est-ce qu'on marche, et qu'est-ce qu'on se fatigue !
  • On peut prendre son centre par un décalage de sa saisie ou de son attaque, créant un déséquilibre. C'est déjà beaucoup mieux, mais attention au timing et au ma-aï (avec une porte, seul le ma-aï, la distance, importe ; le timing n'importe pas, puisque la porte ne bouge pas… – enfin tout est possible.)
  • On peut prendre son centre en pénétrant ce centre de manière décisive, j'allais dire : "sans se poser de question". Cela n'est possible que si VOUS êtes parfaitement centré, en vous-même (physiquement ET mentalement) et par rapport à lui (angle de pénétration, en général angle assez fermé : petite ouverture d'absorption, et aussitôt fermeture en coupant vers/sur le centre du partenaire.)
  • Enfin, ultime maîtrise, pour les grands maîtres : le mouvement ne se joue plus au niveau biomécanique, mais au niveau psychique, relationnel, voire "énergétique" (ici, à chacun de remplir de sens son propre chaudron). Le maître coupe dans l'esprit de l'adversaire et non plus dans son centre physique. Ce qui fait qu'il peut contrôler une situation au moment où elle germe, voire avant qu'elle ne germe. C'est une action sur l'intention d'agir. Percevant cette intention, le maître place aussitôt son corps dans la bonne posture, le bon angle, c'est immédiat, c'est devenu une "seconde nature", aussi réactive et spontanée qu'un instinct. Les grands maîtres se sont reprogrammés de A à Z. Ils parlent d'instincts à instincts. C'est l'effet "loup dominant", "chef de meute", mais sans arrogance, car cette présence efficace n'est dévoilée que lorsqu'elle est nécessaire. Par contraste, elle est d'autant plus saisissante. L’assaillant ne s'y attendait pas. Il est pris dans une situation défavorable avant même d'avoir pu vraiment attaquer. Un simple regard peu suffire. L'irimi peut venir d'un simple regard.

Ultime étape de développement, l'irimi n'est plus utile. L'absolue bienveillance qui émane d'un être fait que PERSONNE ne songe à lui vouloir du mal, a fortiori à l'attaquer. C'est l'étape du sage, de l'homme accompli, après l'étape du maître "ès quelque chose".

Il peut paraître surprenant qu'un "art martial" soit une voie de sagesse. Ce qui fait la différence avec d'autres activités physiques, c'est que le contexte est martial, donc lié à la "mort", et à toutes les petites morts que sont les remises en questions, physiques et psychiques. Le "moi" s'érode ; le "soi" se développe. C'est lent. Ne pas en faire une affaire d'Etat. Garder le sourire, même quand c'est dur. Et c'est dur. On a en soi cette ego qui pense que pour exister il lui faut se maintenir en l'état, tel quel, perpétuer sa forme. L'ego est comme une image consciente d'elle-même et qui a peur de sa dissolution. Or tout menace sa dissolution, son impermanence, son flottement aux bords ; l'image "ego" reçoit sans cesse des coups de canifs et se délave avec le temps. C'est insupportable que de se sentir menacer dans son identité, son existence, ses certitudes. Pourtant, l'ego n'est qu'une image ; une projection du mental sur lui-même ; une illusion intérieure. Bien sûr, l'ego existe ! Mais pas plus qu'un acteur sur un écran de cinéma. Pourtant, aucun acteur n'irait se confondre avec son image. Quoique… (Il paraît que vers la fin de sa vie, Bella Lugosi, le célèbre premier acteur qui a incarné le rôle de Dracula, dormait dans un cercueil et se prenait vraiment pour le Prince des Vampires…)

L'irimi est ainsi un travail sur l'ego. Car, qui coupe ?

Est-ce vous-même, ou bien votre image ?

La prise direct du centre par l'irimi n'est efficace à 100% que si vous coupez avec votre vrai centre (physique-psychique). Elle n'est efficace que si c'est vous qui coupez, et bien vous, pas seulement une partie de vous-même (votre main par exemple). Elle n'est efficace que si c'est tout votre corps, en entier, uni, votre "présence", qui pénètre sans peur et sans faille à l'intérieur de la situation ; quitte à mourir.

L'irimi se fait ainsi dans un esprit de sutemi : technique suicide.

C'est bien japonais… ;-}

Mais pas seulement japonais : nos chevaliers d'antan, au Moyen-Age, travaillaient cette bravoure et cette vaillance, ce sens de l'engagement, du don de soi dans l'assaut. Et pas par pure folie ou mysticisme religieux ; mais parce que c'est le seul moyen de rester vivant : s'engager totalement et en entier, c'est avoir l'avantage ; douter d'un fil, et c'est (peut-être) la mort. C'est un paradoxe : pour rester vivant, il faut oser mourir ; pour risquer de mourir, rien de tel que d'avancer dissocié comme un puzzle.

En aïkido, nous pouvons travailler cela, PUISQUE NOUS NE RISQUONS RIEN !

C'est bien tout l'intérêt des arts martiaux (et sans doute plus particulièrement de l'aïkido, mais je n'affirme rien.)

Mais vous pouvez tout aussi bien pratiquer l'équitation et développer des compétences et une intégration psycho-physique équivalente. Vous ne disposerez certes pas des mêmes techniques de défense… (mais vous pouvez pratiquer l'équitation… et l'aïkido, etc.)

On devine, et j'en finis là, (c'est déjà assez long), qu'on peut pratiquer l'axe vertical et le centrage dans n'importe quelle activité et surtout dans n'importe quelle situation de la vie.

On peut pratiquer le principe d'irimi dans la vie courante : en ouvrant une porte… En serrant la main à quelqu'un… En regardant dans les yeux quelqu'un que l'on veut séduire… (Aïkido et séduction, un bon livre à écrire et à vendre au rayon "développement personnel" à plus de 500 000 exemplaires…)

On peut être une chevalier dans la vie.

On peut.

Et c'est pas de la tarte, avec nos épées en plastique.

C'est une image.

Je crains que, sur ce plan, on ne nous ait pas transmis grand chose.

Qui a appris à marcher ? Qui a appris à se tenir droit sans raideur ? Qui a appris à serrer la main en regardant dans les yeux ?

Ca s'apprenait, ça s'apprend encore… mais pourquoi ça s'est arrêté là?

Pourquoi n'avons-nous pas appris à nous concentrer, à réunir nos énergies intérieures, notre PRESENCE ? (Autrefois, la prière était l'acte qui pouvait y conduire…)

Pourquoi n'avons-nous pas été guidés, à la pré-adolescence et à l'adolescence, sur le chemin de la vérité intérieure, de la sincérité à soi-même ? pourquoi nous a-t-on laissés nous dépatouiller avec mille images, toutes projectives, d'un "nous-mêmes" diffracté ?

Nous nous sommes développés comme des poulpes qui auraient sécrété de la carapace – irrégulièrement d'ailleurs – pour protéger leur molle anatomie. Quant au psychisme, il est kaléidoscopique.

Des poulpes kaléidoscopiques… (!)

 

L'aïkido nous propose d'arrêter le jeu de miroirs qui se renvoient la balle des pseudo-identités projectives. Il propose au poulpe flaccide de se donner un axe à partir duquel s'engager sans peur.

Ceci dit, l'alpinisme, le parachutisme, le saut à l'élastique et la Formule 1, c'est pas mal non plus.

Chacun sa voie.

 

Philippe

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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