Là où la plume chatouille sourit le doute

 
M***, ancien pratiquant d'aïkido, débute dans le kendo.
Voici notre échange.
 
 
 
Philippe,

A vrai dire je me suis senti, au premier abord, un peu ridicule et un
peu coupable de m’entendre crier pour accompagner mon sabre.

Coupable,
car on entre bien là dans une logique de victoire, d’ascendant mental,
de propagation de la peur. Toutes choses qui me sont étrangères, aussi
bien génétiquement que moralement.

Expérimenter ce cri, c’est passer au-delà de la technicité du combat au
combat lui-même. Le pied droit qui dirige, le pied gauche qui propulse,
les bras qui arment puis lancent l’extrémité du sabre vers la cible, ne
sont retenus d’aucune manière puisque l’esprit lui-même se projette
ainsi vers l’extérieur. Sans précéder la frappe il fait corps avec elle.

Disant cela, rajoutant la protection de l’armure et reprécisant que le
but de la pratique n’est pas le combat à armes réelles, la perspective
change. Il s’agit de travailler à la convergence de l’ensemble de son
énergie. Je n’utilise pas le terme d’unification, mais je l’évoque
puisqu’il signe la pratique d’une autre voie. Dans un cas le mouvement
puise à une source d’énergie interne et la projette vers l’extérieur,
dans l’autre il puise à une source d’énergie externe et l’absorbant en
prend le contrôle.

La culpabilité s’efface et peut laisser place à la pratique.

Ridicule,
car on doit s’exprimer fort, se faire remarquer, parler avec les mains
ou en même temps que ses mains. Toutes choses bien trop méridionales
pour un habitant des bords du Rhin.

Fendre du bois est un exercice de concentration et de dissolution de la
pensée dans une action. Je t’avais déjà parlé de l’aspect zen de cette
activité. Lors d’un cours, le parallèle trivial qui a été fait entre
l’utilisation du cri avec un sabre ou avec une hache, m’a quelque peut
délié la langue. Lorsque l’on a posé sur son billot un beau morceau de
hêtre et que la première coupe n’a entamé la fibre que sur quelques
centimètres, on dégage sa lame, on repositionne la pièce de bois, on
arme au dessus de ses épaules et on coupe à nouveau. Je l’ai expérimenté
des dizaines de fois, d’instinct on pousse un cri. Le bruit du bois
tombant de part et d’autre de la hache témoigne de l’efficacité d’un
geste accompli et complet.

Le ridicule s’efface et peut laisser place à la pratique.

Michel

                                                                *
 
 
Salut M***,
 
[…] si la grâce du beau langage ne peut venir à bout du Minotaure, peut-être le sabre crieur le pourra.
L'esprit se projette dans le cri, le cri et l'esprit font un. Le corps est animé par un cri, – le corps est animé d'un cri – le corps est cri.
 
Les maître de sabre passent souvent à la calligraphie avec le même élan. Le corps qui est cri écrit.
Tous les arts martiaux, et sans doute tous les arts du mouvement, travaillent la convergence de l'ensemble de l'énergie vitale. L'aïkido n'a pas le privilège de l'unification du corps et de l'esprit.
J'en suis aujourd'hui à m'apercevoir qu'il n'y a pas plusieurs arts martiaux, voire même plusieurs arts du mouvement, mais un seul.
Je pourrais presque désormais tout aussi bien passer de la pratique de l'aïkido à l'un de ces autres arts : danse, iaïdo, patinage, kendo, golf, etc. pour y travailler exactement la même chose : mon propre corps, qui est mon instrument polyphonique de naissance.
Pour moi, je ne veux ni peut-être même ne peut plus donner intimement de nom à ma pratique. J'ai compris que je ne pratiquerai jamais l'aïkido, car l'aïkido n'existe pas.
J'ai cru longtemps que je pratiquais ce qu'on appelait autour de moi, et que j'appelais moi-même, du nom japonais d'aïkido. Mais en réalité… je n'ai jamais cessé de travailler que moi-même. Constatant que j'ouvrais les mêmes portes et suivaient les mêmes chemins en moi en pratiquant aïkido, tai-chi-chun, chi-kung, piano, et ces dernières années, à l'occasion de stages, yoga, san-yi-chuan et méthode Feldenkraïs, sans compter les mouvements étranges et spontanés qui me viennent quand je suis seul et que mon corps s'exprime avec l'accord amusé de ma conscience, j'ai vu et clairement ressenti que chacune de ses pratiques n'était que l'un des nombreux avatars d'une seule et même réalité : le corps polyphonique, le soma.
 
Non, je ne confonds pas la voie (le moyen) avec ce qu'elle travaille (le corps-esprit). Ce que je dis, c'est bien cela : le corps est une voie en lui-même. Le soma n'a fondamentalement rien à apprendre. Rien du tout.
Le nouveau-né est à 100% dans l'énergie du soma. Il est l'énergie du soma. Il est dans le mouvement et le cri. Il EST cri et mouvements. Et il en est de même de nous, adultes. A la "petite" différence que nos spécialisations nerveuses, donc cognitives, résultats des conditionnements posturaux, comportementaux et culturels de toute sorte, on donné une forme à l'océan de la vitalité brute. C'est comme de canaliser de l'eau, ou de la circonscrire dans une forme en la mettant dans un seau, bref de la délimiter, de la limiter, de spécialiser son action.
Il est certain que nous ne retournerons à l'état brut et dilué de notre énergie qu'à notre mort. A ce titre, la mort est bien la seule chose qui nous arrive vraiment de toute notre vie.
Il est donc temps d'avoir de l'humour…
 
Brève apparté : De notre vivant, l'état le plus proche de l'énergie vitale brute que nous puissions atteindre, sans redevenir des nouveaux-nés, serait représenté par l'image d'un ballon de baudruche rempli d'eau. La peau élastique du ballon délimite bien l'énergie vitale protéïforme originelle, mais elle la la délimite sans lui donner une forme fixe, elle lui permet de continuer à exprimer sa vitalité et ses multiples spécialisations possible. Acquérir par mimétisme sensible la qualité somatique de "ballon de baudruche plein d'eau vitale" semble un principe de travail avec soi, transversal à tous les arts du corps, martiaux comme non martiaux.
 
 
 
Je disais hier soir, après notre séance d'aïkido, en vue de préparer la reprise de la section en septembre : "J'aime les gens qui doutent, parce qu'ils comprennent ceux qui doutent."
Le doute est le ferment de toute transformation individuelle. Etre sûr de soi est une force, mais c'est aussi une illusion. Le doute est plus délicat, plus douloureux, moins facile à vivre, mais il est plus proche du réel, un réel qui est parfaitement insaisissable dans ce qu'il est intrinsèquement. 
Les gens qui ne doutent pas n'aiment pas le ridicule, car le ridicule révèle leurs failles.
Le ridicuel n'est qu'un effet dans l'esprit celui qui considère qu'il détient le bon système de référence, le bon système de valeur.
Celui qui a admis en lui le doute philosophique ne tient plus rien pour ridicule, car il suppose que là où il prend sa valeur, il n'est en rien ridicule.
 
Le ridicule n'a donc pas même à s’effacer pour laisser place à la pratique.
Il n'y a de ridicule que les dogmes et le plomb.
Là où la plume chatouille sourit le doute.
 
Je répète : "La où la plume chatouille, sourit le doute."
 
 
 
Philippe

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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