Attaque shomen au ken, réponse shi-o-nage : le débat.

 

Le petit débat technique porte sur la question suivante : comment contrôler en shi-o-nage une attaque shomenuchi au ken.

Le forme "normale"

Considérant que le ken est tenu conventionnellement garde à droite (main gauche en bas, main droite en haut de la tsuka). A priori, il convient d'entrer sur l'intérieur de l'attaque, de plonger notre main droite dans la garde, entre les deux mains de uke, et d'appliquer notre main gauche au dos de la lame. On appuie alors avec le plat de la main gauche au dos de la lame pour faire bras de levier, et on engage son corps (hanche gauche) pour faire shi-o-nage.

 

Une autre possibilité ?

La question a été posée de savoir s'il était possible d'entrer sur l'extérieur, c'est-à-dire du côté de la main droite du uke qui attaque en shomenuchi avec son ken.

Contrairement à une attaque à mains nues en chudan tsuki où il est conseillé de passer sur l'extérieur pour des raisons de sécurité (et de faisabilité optimale) pour faire shionage, il semble bien que sur une attaque au ken (que ce soit shomenuchi ou tsuki), seule l'entrée intérieure soit techniquement faisable.

Toutefois, réfléchissons plus avant : sur l'attaque au sabre, pour faire shionage, on plonge une main sur la garde du sabre, et l'autre sert à appuyer sur le dos du sabre. Sur une attaque mains nues, il est bien évident qu'on ne fait pas comme ça, vu qu'il n'y a pas de sabre ! Or – paraît-il – qui peut le plus, peut le moins : s'il n'est pas possible de faire comme sur un sabre quand on n'est pas attaqué avec un sabre, il paraîtrait logique de pouvoir au moins essayer de faire "comme à mains nues" quand on nous attaque avec un sabre (si l'adage fort théorique "qui peut le plus peut le moins" s'applique bien).

Nous pourrions donc essayer d'entrer sur l'extérieur, comme à mains nues : de notre main gauche nous envelopperions la main droit d'uke pour la coller sur son propre sabre, et de notre main droite nous plongerions soit dans la garde du sabre, soit nous nous collerions sur son autre main… soit encore, de notre main droite toujours, nous contrôlerions sa main droite, en renfort de notre main gauche. C'est envisageable, techniquement logique… mais ainsi, avons-nous suffisamment de bras de levier ou de puissance pour pouvoir entrer avec tout le corps et faire shionage ? Par ailleurs, le sabre ne risque-t-il pas d'être trop proche de nous, voir pointé sur nous, voire pouvant nous couper ? (Ce que nous évitons avec l'entrée intérieure, qui permet bien plus aisément d'orienter le tranchant du sabre vers uke pour le faire bouger…)

Qu'en est-il ?

(Il me semble me rappeler d'une forme où on entre sur l'intérieur (toujours), mais où notre main gauche enveloppe la droite d'uke, et notre main droite la gauche d'uke, puis on entre avec tout le corps pour shionage. Donc c'est une forme d'entrée où on ne plonge pas dans la garde du sabre ni ne contrôle le dos de la lame pour faire bras de levier ; c'est une forme où on contrôle seulement les deux mains d'uke, que l'on plaque sur son propre sabre.)

 

Conclusion

On peut, pour conclure, se demander quelle est la pertinence d'une telle question technique. On peut surtout essayer de voir au-delà, au niveau (bio)mécanique, et entrer dans le ou les principe(s) sous-jacent(s).

Comme pour tous les mouvements d'aïkido :

1- Il faut sortir de la ligne d'attaque (et ce sans fuir, mais en avançant vers l'attaquant sur une ligne tangente à sa ligne de coupe, de frappe ou de saisie),

2- Il faut contrôler l'attaque afin de la prolonger ou de la stopper (et ce d'une manière non dangereuse pour nous, donc sans orienter la coupe, la frappe ou la saisie vers nous, quoique pour la saisie ce soit moins dangereux),

3- Il faut déstabiliser l'attaquant en prenant son centre (et il y a des dizaines de façons de le faire, la plus courante étant d'utiliser la partie de son corps en extension comme une "poignée" pour le guider vers un déséquilibre),

4- A cette phase du mouvement, on contrôle tout le corps de l'attaquant, qui est déstabilisé. Cette phase de la technique consiste donc à "évacuer" l'attaquant (roulade, chute…) ou à le contrôler entièrement (immobilisation au sol, voire debout). Si l'attaquant est en train de se restabiliser, cette phase devient difficile voire impossible.

Ces quatre phases devraient être réalisées sans hiatus, sans coupure. Ce ne sont pas des stades (des paliers immobiles), ce sont les phases d'un même mouvement.

Considérant ce qui vient d'être énoncé, qu'est-ce qui est vraiment important dans le cas du shi-o-nage à effectuer sur une attaque shomenuchi au ken ?

Je propose quelques-uns des points suivants :

a) Ne pas focaliser son attention sur le ken de l'assaillant, car il ne s'agit pas de contrôler un ken, mais de contrôler un assaillant ! Certes, ce contrôle de l'assaillant s'effectuera de préférence au travers de son ken, mais pas exclusivement, pas toujours. L'attention devra donc être globale, enveloppante (focale et périphérique), comme pour tous les mouvements d'aïkido d'ailleurs.

b) D'abord : l'entrée doit se faire proche de la ligne de coupe. En s'éloignant de la ligne de coupe par un pas irimi trop diagonal, uke risque d'utiliser cet espace pour couper. Ensuite : on devrait entrer du côté le moins dangereux… C'est-à-dire celui où l'assaillant a le moins de possibilités d'agir (considérant que sa coupe shomenuchi est effectuée). A-t-il moins de possibilités d'action sur sa gauche, ou sur sa droite ? Vu que sa jambre droite est en avant (sur une attaque conventionnelle), il a plus de possibilités d'actions devant lui et sur sa gauche. Il nous faudrait donc, en toute logique, entrer sur sa droite (je rappelle qu'il tient son ken de manière conventionnelle, migi no kamae). Cette remarque disqualifie d'emblée l'entrée sur le côté gauche de l'assaillant. On peut se demander à ce stade s'il est judicieux de faire shi-o-nage sur une attaque au ken ! (Un irimi type naname enveloppant, le fameux "coup de la pieuvre" où l'on enveloppe la tête de uke avec notre main ramenée sur notre hanche, semblerait plus sûr). Comme c'est un cas d'école, nous devons nous y attacher comme tel et voir comment il est possible de faire shi-o-nage, malgré tout, sur cette attaque.

c) Il est plus facile d'éloigner le sabre de soi tout en le rapprochant de uke pour le menacer lorsqu'on entre sur l'intérieur de uke. En entrant sur l'extérieur, cette action est plus délicate : on peut éloigner le sabre de soi-même, mais il est difficile de le rapproche d'uke pour le menacer. On peut se demander aussi s'il est nécessaire, systématiquement, de menacer uke avec sa propre arme. Cette menace peut se révéler fort utile voire salvatrice ; on peut la considérer comme un des principes de sécurité maximale à appliquer dans toute situation.

d) Cette action de menacer uke avec sa propre arme doit par ailleurs le déstabiliser, et permettre de lui prendre son centre. C'est à ce moment là qu'il faut engager tout son corps. En réalité, le corps s'engage quasiment dans le même temps qu'à lieu la menace déstabilisante.

La manière dont on saisit les mains ou le sabre de uke apparaît comme secondaire devant tous ces principes bien plus fondamentaux : rester proche de uke, suivre une tangente, entrer par irimi, devenir un double complémentaire, ne pas bloquer l'arme qui assaille mais la contrôler pour la conduire vers uke, menaçante, afin de créer l'interstice suffisant pour engager tout notre corps.

On voit aussi qu'en entrant sur la droite de uke, on risque de rabattre le sabre vers soi-même si l'on veut faire shi-o-nage. Et si l'on parvient à ne pas le rabattre sur soi, le sabre ne peut être dirigé vers l'assaillant pour bénéficier de l'"effet menace". Cette menace pourraît être une véritable offensive tranchante ; mais en aïkido, elle ne sert qu'à ouvrir la brèche par laquelle on pourra s'engouffrer pour terminer le mouvement.

 

Conclusion de la conclusion

Je trouve toutes ces élucubrations bien trop techniques. Je suis intimement convaincu que des principes plus vastes, plus profonds, et absolument non techniques, régissent l'ensemble des techniques possibles réalisables en contexte.

Sans certitudes mais avec une intuition nourrie de quelques expériences, je crois qu'il faut chercher du côté d'une perception globale de l'espace et du temps, une perception englobante, qui englobe l'assaillant et l'assailli ; du côté d'une résolution/dissolution de nos propres craintes et peurs (de vivre, de mourir…) ; et du côté d'une libération de nos propres possibilités et libertés articulaires, physiologiques, nerveuses…

D'où l'utilité d'exercices de perceptions, de sensations, de concentration, d'équilibre et de méditation.

(La profondeur de champs des aïkitaïso , qui conduisent, tout comme le chi-kung (ji gong) à une telle expérience, est insuffisamment développée dans la plupart des courants et des écoles d'aïkido, hormis, à ma connaissance, le courant de Maître Kobayashi.)

Je crois qu'en aïkido, apprendre, c'est se re-souvenir.

 

Une piste

La Fédération Aïkiryu et Arts du Geste :

http://www.aikiryu.org/

 

 

                                                                             Ph. H.

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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