« Travaillez avec votre corps d’aujourd’hui »

 

Je n'ai pas mis à jour ce blog aïkido depuis bientôt un mois au moins.

Depuis, il y a eu entre autres quelques séances d'aïkido le jeudi et quelques séances de chi-kung le mardi à Joinville, un stage d'aïkido avec Jean-Claude Joannès (6ème dan) à Saint-Dizier, un stage de yoga à Joinville, un stage d'aïkido avec Gilbert Millat à Dijon (Chenôve)…

Je ne ferai pas un rapport détaillé, il est trop tard. Je ne retiendrai qu'une chose, pour moi la plus importante de toutes :

 

"Travaillez avec votre corps d'aujourd'hui"

Le stage de yoga était animé à Joinville par deux intervenants, un couple, lui français, elle allemande, qui enseignent à Bar-le-Duc.

"Travaillez avec votre corps d'aujourd'hui", a dit l'un des deux intervenants. Et il l'a répété. 

C'est cette phrase, et ce qu'elle a engendré, qui me restera. Elle a fait mouche. J'ai compris, durant ce stage de yoga, le premier que je suivais, que nous n'étions pas au services des formes, mais qu'elles étaient à notre service. J'ai eu la confirmation physique de cet ordre des choses.

"Travaillez avec votre corps d'aujourd'hui", que cela signifie-t-il ?

Cela signifie que le corps n'est jamais le même. Cela signifie que l'on ne vient jamais avec soi, mais avec un autre soi-même, chaque jour. Et si l'on étend ce principe à chaque instant, cela signifie que nous ne sommes jamais le même. Le corps ne cesse de changer : d'état, de sensations, de tensions, de "souffles". Y a-t-il seulement des "états" du corps ? Le corps n'est-il pas qu'un espace de flux ? Le corps, donc aussi le cerveau. La pensée. Le "moi".

Dans les philosophies et religions orientales, le "moi" ne semble pas avoir d'existence intrinsèque. Il est la résultante, dans l'instant, d'une somme de facteurs, internes et externes, certains connaissables, d'autres inconnaissables.

"Travailler avec son corps d'aujourd'hui" invite à ne pas travailler avec son corps d'hier, ni avec son corps de demain. Cette proposition invite à se désidentifier d'une image de soi. Se quitter, pour se trouver. Mais trouver quoi, qui ?

Trouver un ensemble de sensations fluctuantes, comme le bébé qui ne pense pas, mais sent et perçoit simplement. Vivre dans l'instant ? Tout oublier pour l'instant ? N'est-ce pas une démission de soi-même ?

La différence entre le bébé et nous, les "grandis", vient de l'origine du processus sensitif : chez nous, habiter son corps du moment provient d'une décision volontaire, au moins d'un désir ; il s'agit bien d'un acte conscient, et non d'une situation sans conscience ni choix (comme pour le bébé, qui est tout entier dans les sensations mélangées de l'ici et maintenant).

Dans la pratique des arts internes, la conscience de soi fait le choix de se nettoyer des identifications pour entrer volontairement dans le flux corporel de l'instant, sans s'accrocher aux vieilles images, aux vieilles sensations, même celles venant de l'heure, de la minute d'avant. Ensuite, après le travail, cette conscience fera aussi le choix de quitter l'état de fusion sensitive dans le présent pour revenir sur l'axe temporel des identifications sociales. Il ne semble pas possible de se désidentifier complètement temps que l'on est un être social. Il ne semble d'ailleurs pas souhaitable de dissoudre à jamais les identifications. (La mort s'en chargera). Mais il est intéressant et utile d'y préparer la conscience. Plus la fenêtre aura été ouverte, plus elle ressemblera à l'horizon lui-même. Et le passage de l'autre côté du miroir, du côté où les identifications n'ont plus cours, sera facilité.

"Travailler avec son corps d'aujourd'hui", c'est-à-dire pratiquer l'aïkido, le taï-chi, le chi-kung, etc, avec ce que le corps offre dans le flux de la pratique, après qu'on ait mis son "moi" social de côté.

Je me suis senti libéré. J'ai compris qu'il ne servait à rien de copier les formes (martiales ou de santé), mais qu'il fallait laisser le corps s'en inspirer ; certes au plus proche, mais s'en inspirer. Pas faire "pareil que…" ; pas vouloir "être comme…" ; surtout ne pas croire que ce que l'on voit du maître qui nous propose la forme "est" la forme à appliquer telle quelle pour notre propre corps. Non, il faut redécouvrir la forme qui nous convient pour trouver nos sensations, à partir d'un mimétisme avec ce qu'il nous montre. Et cette imprégnation mimétique n'est pas seulement visuelle ; elle est aussi kinésthésique, proprioceptive… Il faut être une sorte de caméléon global.

Le caméléon ne copie pas ; la copie n'a rien à voir avec le mimétisme spontané. La copie est intellectuelle et mécanique. Le mimétisme et sensitif et créatif. Il recrée en soi, pour soi, en interne, une image holistiquement sentie plus que perçue par les seuls cinq sens. Il fait passer l'externe dans l'interne, totalement, immédiatement, sans médiation par l'intellect.

Ce faisant, on ne s'identifie pas au maître, à aucune de ses postures ni à aucun de ses gestes, à aucune des formes telles que nous pouvons les voir illustrées à cet instant par le maître "avec son corps d'aujourd'hui". On se désidentifie, mais on assimile ; comme on assimile une nourriture que l'on mâche et digère ; il n'y a pas d'intellection dans le processus de la digestion. L'assimilation correcte des techniques martiales ou de santé est un processus similaire à ce lui de la digestion. L'assimilation se fait par le corps et dans le corps, de manière sensitive et holistique (= globale, totale, dans toutes ses dimensions, dans toute sa dynamique de flux, sans segmentations arbitraires en "facettes" ou "critères" de justesse ou d'efficience ; bref de manière vivante !)

Comme dans le processus onirique : on ne pense pas, on vit, on est, on rêve. Sauf qu'il s'agit d'entrer dans un état sensitif similaire tout en étant éveillé. Et même très éveillé. Un éveil du corps entier. Un éveil procuré par les sensations du moment. Un éveil offert par le corps d'aujourd'hui, par le corps de l'instant, ce corps-sensations instantané qui ne reviendra jamais tel quel. Aucun mouvement du fleuve ne revient à l'identique, même s'il y a des similitudes. L'erreur serait de croire que les similitudes créent de l'identité, par répétition. C'est vrai socialement, c'est même là le processus fondateur des identifications et des identités psychologiques. Mais spirituellement, ça ne fonctionne pas comme ça. Le cheminement spirituel est une voie de désidentification, en vue de trouver/toucher le "fond", l'eau originelle d'avant les remous, d'avant les poissons, d'avant les sédiments.

Un vieux corps est un corps sédimenté.

Une vieux cerveau, un vieil esprit, une vieille âme sont tous figés par les sédimentations. Corps de corail. Coeur de pierre.

Le corps sain est comme un fleuve, jamais identique à lui-même, et pourtant toujours dans le même "lit", sauf catastrophe (accident, traumatisme, etc)

C'est lui qui dessine son lit, c'est pas son lit qui le dessine.

L'identité de l'être n'est pas dans son lit, mais dans son flux.

Le flux recompose la forme des berges ; le fond du fleuve lui-même évolue.

Le "moi" serait le lit formé par le fleuve des perceptions/sensations/émotions. Ainsi le "moi" est une sédimentation, c'est pourquoi il possede une stabilité (relative).

Oui, le moi existe, mais il n'est pas l'être. L'être, c'est le fleuve, le flux ; et le "corps d'aujourd'hui" est l'un des moments vivants de ce flux.

Y aurait-il confusion entre le moi et l'être ?

Nous prenons le lit – ou la canalisation ! - pour ce qui y coule et sans cesse s'y reforme.

Nous sommes cependant parfois troublés par notre instabilité. Nous voudrions être fixes, fixés, décidables, bref "casés". Nous voulons avoir prise sur-nous même, parce que nous pensons que "nous-mêmes" est quelque chose qui existe intrinsèquement, quelque chose que nous pourrions découvrir en nous y efforçant. A moins que nous n'ayons d'emblée disqualifié cette quête et décidé, un jour, à la sortie de l'adolescence, au début de l'âge dit "adulte", de qui nous étions, une fois pour toutes. Nous nous sommes décidés : "Je suis ceci, je ne suis pas cela".

Cela nous a rassuré un temps. Mais le crépi  a commencé à tomber, et peut-être même des pans de mur se sont-ils effondrés depuis. Mais nous continuons à croire et à nous dire, à nous répéter : "je suis ceci, mais je ne suis pas cela."

Nous n'acceptons pas de nous être trompé. Question d'orgueil ? Ou bien nous nous imaginons qu'il serait trop pénible de revenir en arrière. Alors qu'il n'est pas nécessaire de revenir en arrière pour se rafraîchir.

A contempler avec un doute, voire de l'aigreur ou du deséspoir, les dégâts qui s'accumulent et s'amplifient, nous en oublions d'entrer dans le flux, toujours frais, rafraîchissant, nouveau, du processus de désidentification.

Nous n'osons pas entrer dans notre propre mouvement, avec notre corps d'aujourdh'ui.

Dans notre propre mouvement. Pas celui d'un autre.

Notre mouvement, venu du fond de nous-même, sans aucune peur, de qui que ce soit, de quoi que ce soit.

Sans craindre les regards.

A l'origine de la fontaine de lumière, dans sa palpitation, avant même qu'elle ne jaillisse, absolument libre d'être propulsé par sa propre énergie.

 

P. H.

 

 

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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