Aïkido : l’esprit du jeu

 
La note d'aujourdhui vous donne à lire un mail dont le contenu peut vous intéresser. Il commence par parler de ce qu'il serait bon de faire au cours d'une séance d'aïkido… et avance peu à peu en direction d'une vision de l'aïkido comme gardien de l'esprit du "jeu".
 
 
Salut Eric,
 
Echange fort intéressant.
 
J'aimerais qu'un vrai maître puisse nous guider, quelqu'un qui ne fasse pas que de l'aïkido technique/biomécanique ; quelqu'un qui ait vraiment senti la dimension interne du principe aïki, et son expression externe dans des techniques créatives (= se créant ou se recréant au moment où il les fait).
 
Ah, si j'avais pu voir plus souvent maître Yamaguchi de son vivant (je ne l'ai vu qu'une fois lors d'un stage à Paris en 1996 je crois, peu avant sa mort)…
A noter que Me Yamaguchi était le sensei de Tissier…
Dans le hors série consacré à l'aïkido du magazine Energies [mai/juillet 2006], il y a un article qui m'a tout particulièrement marqué, celui de Ph. Grangé ; je suis d'ailleurs allé sur son site [aikido.interne.free.fr] ; va regarder les petites vidéos, surtout les deux dernières… (voir un autre récent mail de moi).
 
Tu écris : "Peut-être pourrais-je suggérer que les séances à Joinville s'articulent autour de trois points clés : sauvegarde de son intégrité (Ukemi), développement de l'énergie interne (pose de l'arbre, placement, enracinement, travail de koshi…) et de ce qui fonde la technique c'est à dire ce qui crée le déséquilibre".
C'est une tripartition qui tient la route.
Les séances contiennent déjà cela, mais une articulation plus nette en ces trois "poutres maîtresses" peut être envisagée.
Mieux montrer où se situe et comment se construit le déséquilibre… car la technique ne sert qu'à cela, guider dans le déséquilibre…
Les ukemi… sont des modalités variées de gérer son propre déséquilibre.
Et le développement énergétique interne… consiste à ne rien céder de son équilibre, tout en demeurant le plus relax possible sans s'abandonner.
 
La dialectique transversale est visible, elle joue sur le couple antithétique :
 
se garder / se donner
 
 
Garder son équilibre… ou accepter de céder son équilibre physique lorsqu'il n'est plus possible de faire autrement… tout en conservant son centre (interne, mental, psychique…) quelle que soit la situation d'équilibre (ou de déséquilibre).
 
Mais avant de se donner, il faut s'appartenir (du moins y tendre, à l'infini).
 
"Faire UN avec soi, puis avec l'autre."
La plus belle définition du principe aïki que j'ai jamais trouvée… et c'était dans le QUID, en 1982 !
 
Il faut donc bien d'abord apprendre à faire UN avec soi, un minimum ! sinon le principe aïki ne peut être mis en œuvre dans le cadre du second pan de la définition : faire UN avec l'autre.
 
Je sais que la danse te hérisse… pourtant, élimine tout le côté stylistique, de salon, kitsch ou neuneu de ton imaginaire de la danse, et regarde bien ce qui se passe au plan de l'échange biomécanique et énergétique entre les partenaires d'un couple qui danse… disons le tango argentin, ou bien le rock, à un bon niveau. On y trouve le principe aïki dans sa splendeur, le contexte martial en moins.
 
La difficulté est de faire UN avec l'autre quand c'est un assaillant… c'est bien là le paradoxe apparent et la clé de voûte morale du principe aïki !
 
L'aïkido est quand même ce truc incroyable qui réussit à illustrer de manière pragmatique dans la réalité les deux exemples de non-violence historiques que sont Jésus ("tendre l'autre joue…") et Gandhi ("ne rien faire, se laisser jeter des pierres et mourir s'il le faut"). Dans ces deux exemple, la force morale doit finalement faire taire l'adversaire impressionné… C'est très beau, très idéal, et en attendant y'a plein de gens qui meurent en appliquant ces merveilleux principes. L'aïkido permet à tout le monde de garder son intégrité, sans violence, et sans passivité non plus.
Je suis sûr que Jésus aurait fait de l'aïkido… 🙂 (le vrai Jésus, pas le mec éploré en caleçon des représentations sulpiciennes).
 
Gandhi comme Jésus illustrent la force morale capable d'aimer au-delà du mal. Cette force morale n'est possible que profondément enracinée non pas dans une volonté de l'ego, mais dans l'"interne", à savoir l'énergétique, qui dépasse, englobe, et même dissout l'ego, voire n'a rien à voir avec l'ego. Ces mecs habitaient leur corps d'une manière énergétique que je suppose complète, car ils s'étaient choisis, un jour, vraiment vivants ! (Alors que nous, nous vivotons d'ego en ego… C'est le "tout à l'ego interne", avec ses canalisations foireuses et ses plombiers polonais engagés sous le minimum syndical spirituel, ces "plombiers" qui sont en fait nos routines de langage et nos routines comportementales, celles qui nous font et sont nos maîtres, malgré "nous", et ce tant que "nous" (= le "Soi" de C.G. Jung) ne sommes pas devenus assez "éveillés" pour prendre les rênes en mains !)
 
Le travail des exercices énergétiques et un "travail" – presque au sens d'accouchement de notre totalité – devant notre ego surpris de ce qui lui arrive et se crispe de se voir dissoudre dans un océan qu'il n'imaginait même pas.
 
Nous, natifs des Poissons, nageons dans l'Océan. Entre deux eaux. On voit la lumière au-dessus de la surface. On veut y aller, s'y libérer. Et si nous parvenions à prendre conscience que nous ne sommes pas ces petits poissons perdus dans l'immensité, avec l'illusion d'une lumière au-delà, mais que nous habitons bien totalement "notre" océan… ? Que nous sommes en fait l'Océan dans lequel nagent tous ces poissons qui sont autant de "versions" de notre ego diffracté ? Nos ego sont nos égaux… mais la sommes de nos ego n'est pas notre égal ; elle n'est pas l'Océan. Transposons notre identité partielle du côté de notre identité totale. C'est le principe aïki : tu n'es pas celui qu'on attaque, tu es en fait… la situation qui englobe l'attaquant et l'attaqué. C'est une métanoïa (un transposition de l'identité consciente au-dessus des oppositions et des fractures ; une transposition synthétique qui fait que la conscience quitte A ou B et qu'elle devient le C qui subsume les fractions en leur donnant alors leur véritable sens, qui n'est plus l'opposition, mais l'échange. L'échange d'énergie, "sans but ni esprit de profit" (= mushotoku), l'idéal du "jeu", en somme !)
(Un équivalent linguistique serait qu'on passe de l'antinomie à la métaphore, ce qui constitue un putain de saut logique et sémantique. Mais c'est ça, c'est tout à fait ça.)
 
L'idéal du moi, c'est le "jeu".
Le "JE"/jeu arrive quand les ego sortent.
 
Voilà pourquoi Ueshiba disait qu'"il faut pratiquer dans la joie". Et non pas tirer la gueule comme de ptits samouraï qui veulent en remontrer.
 
Il faut jouer comme de jeunes chats, nos maîtres de proximité, si on n'en a pas un d'humain sous la main.
 
A force de jouer, on apprend à se non-battre !
On gagne en confiance, en sûreté, en sécurité, en joie de vivre ; on n'a plus peur de se faire assaillir par un méchant, puisqu'on est dans l'esprit du jeu, et pas dans celui de l'angoisse de son ego (lequel ? celui de l'instant d'avant qui n'est plus celui de l'instant d'après ? En cédant un ptit ego, on garde son Soi pour soi, le jeu en vaut la chandelle ; alors que si on croit qu'on va perdre tout son Ego sous le coup d'une attaque, alors là, "on ne joue plus", et on risque fort de perdre la mise initiale : "soi-le-petit", c'est-à-dire l'espèce de conglomérat d'ego mal foutus qu'on a passé sa vie à tenter de connecter pour donner le change aux autres sous les apparences -dont nous savons bien qu'elles sont une illusion !- d'une cohérence psychologique absolument fantasmée.)
 
 
Ce qui est super fort, en aïkido, c'est qu'on nous apprend à devenir des joueurs.
La maîtrise, c'est d'être capable de jouer avec l'autre, même s'il ne veut pas. Ca ne veut pas dire qu'on le force ! Ca veut dire qu'il se met à jouer avec nous malgré lui ! Ca veut dire – et là c'est génial – que nous participons dans l'instant de son attaque à la transformation d'un de ses ego partiels en la possibilité d'un "Soi", autrement dit d'un être complet, vraiment vivant, plus qu'avant l'instant de son attaque. Voilà où se trouve, splendide, la morale spirituelle de l'aïkido : le pratiquant, au fur et à mesure qu'il avance dans la connaissance de lui-même en dissolvant ses angoisses liées aux multiples fractures de son Soi en ego variés et variables, devient peu à peu un thérapeute, et même une sorte de thaumaturge, un "faiseur de miracles". Mais ce sont des miracles concrets. En montrant qu'on peut "danser la violence", qu'on peut "se la jouer à deux", l'aïkidoka vide aussitôt l'attaque de son essence agressive et la rend quasi-ludique, même si le jeu peut être puissant (autant qu'un coup de pied dans un ballon ou une mêlée de rugby, qui ne tuent jamais personne).
 
Voilà en quoi aussi nous sommes dans le " sport ", dans la noblesse même du sport, qui est jeu de puissances qui s'affrontent, mais le font dans l'espace mental et physique du jeu. La différence étant que l'aïkidoka, dans le moment de l'attaque, doit aussi créer le terrain et les règles, d'un geste ! Ce geste est un geste créateur absolu, parce qu'il crée une nouvelle situation (quasi-ludique) à partir d'un donné initial pas du tout ludique (l'attaque du méchant), et qu'il doit parvenir par ce geste (c'est son but moral) à convaincre l'autre qu'il est possible de s'entendre, de s'accorder, de trouver la concorde… malgré TOUT !
 
L'aïkido est à la fois du taoïsme, du bouddhisme et du christianisme appliqués. C'est quand même super fort.

 
Philippe

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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