Faut-il ou non apprendre tout de suite les techniques de l’aïkido aux débutants ?

 

Cette question a été posée concernant les tout débutants qui entrent dans la pratique de l’aïkido.

Un souhait de l’enseignant aurait été de pouvoir faire pratiquer aux nouveaux arrivants dans le dojo, pendant le ou les premiers mois, uniquement des exercices de réceptions au sol, de coupes de bokken et de zhan zhuang, posture de l’arbre (connue dans différents arts internes, martiaux ou non, d’origine chinoise).

Cette proposition paraît logique dans l’optique du développement martial à venir, mais risque de ne pas satisfaire les nouveaux qui veulent " faire " de l’aïkido.

L’enseignant développe ici son point de vue :

 

Nous ne sommes pas dans un dojo traditionnel. Le rapport entre les élèves et le professeur n’est pas un rapport tel qu’il a pu exister autrefois, où l’acceptation dans le dojo était soumise à des épreuves de motivation parfois assez rudes.

Aujourd’hui, dans le cadre d’une transmission " démocratique " (et bien qu’elle soit un idéal plus qu’une réalisation effective), les gens qui s’inscrivent veulent obtenir ce pour quoi ils se sont inscrits, ce pour quoi ils ont payé leur cotisation. Ils veulent souvent, d’abord, leur moment de loisir et de détente de fin de journée, et ce qui est légitime. S'ils veulent consommer ce qu'ils ont en tête, l'attitude est moins louable. Toujours est-il qu'ils veulent "faire" de l’aïkido, donc il faudrait leur donner, d’emblée, les techniques d’aïkido qu'ils attendent.

Or ça ne se passe pas comme ça. Cela, c’est l’apparence des choses. Ce mode de donation démocratique n’est en aucun cas une transmission profonde de la pratique. Tant qu’un pratiquant veut obtenir quelque chose, tant qu’il est, ne serait-ce qu’un peu, dans l’état d’esprit du consommateur, il n’obtiendra pas grand chose. C’est pour ça que l’on dit parfois qu’il ne faut pas montrer les techniques martiales ; en tous cas ne faut-il pas les donner à voir à n’importe qui. (Rappelons qu'il est acquis au sein des fédérations que l’enseignant responsable d’un dojo a le droit de refuser l’inscription de quelqu’un, ou bien de lui signifier qu’il n’est plus accepté, s’il ne respecte pas les bases morales de la pratique, n’a pas respecté quelqu’un au cours de la pratique, s’est montré violent ou travaille dans une optique de puissance mal comprise. La technique n’est donc pas donnée pour elle-même, et jamais pour son pouvoir de destruction.)

Je pense qu’un passage obligé par une épreuve simple et peu exigeante, comparé à ce qui était demandé autrefois, n’est pas une mauvaise chose. Le pratiquant peut ainsi, en amont, purifier son intention, son corps (et par là-même au moins un peu son esprit). Il est possible de lui proposer pour cela le zhan zhuang et les exercices de coupes (entre autres). Mais faut-il vraiment le lui proposer ?

Dans tous les dojo qui se respectent, on ne lui propose pas d’apprendre les réceptions (ukemi, les "chutes") : on les lui apprend. C’est un préliminaire obligé, question de sécurité. On lui apprend d’abord à préserver son intégrité physique ; on peut dire qu’apprendre à rouler est la première des techniques efficaces, et sans doute la plus fondamentale de toute. Elle permet de sauver sa peau sans avoir encore appris aucune technique " martiale " proprement dite.

Si on prend soin, en amont, de l’intégrité physique du débutant par l’apprentissage des façons de se recevoir au sol, en prévision de la suite (absorber les irimi en " chutant " en live), pourquoi ne prendrions-nous pas autant garde, en amont aussi, de la qualité de son placement énergétique, de son axe, de son centre… et quel temps ne gagnerait-il pas ! car cela éviterait bien des égarements futurs (comme, par exemple, de focaliser l'attention et le travail sur les membres supérieurs).

Les aïkitaïso ont cette fonction en début de chaque séance ; mais les pratiquants, surtout les débutants, ont tendance à les voir comme un simple préliminaire de type " échauffement ", qui n’a pas grand chose à voir avec la pratique de l’aïkido lui-même. Ils se trompent.

Les techniques sont en réalité un effet de surface de ce placement énergétique, de cette " droiture intérieure " qui s’exprime ensuite dans la mobilité suivant diverses modalités techniques. Les formes techniques elles-mêmes sont un moyen de formation du corps et de l’esprit ; pendant longtemps, on ne peut pas dire que leur fin soit martiale : leur fin est de former la personne par le mouvement ; ce sont les moyens d’un yoga énergétique et biomécanique. La martialité vient plus tard ; et l’efficacité martiale beaucoup plus tard encore, lorsque les formes externes ne font presque plus obstacle à la libre expression d’une sensation énergétique interne. Or le débutant à tendance à employer les techniques d’emblée comme des mouvements martiaux destinés à contraindre l’autre, à le mettre au sol, bref le dominer ; ce qui est à l’opposé du sens de l’aïkido. En aïkido, on ne cherche à dominer personne. L’ego dominateur doit laisser la place à un " mécanisme vivant " de concorde ("aï") par la concordance ("awase"), qui à la fois dépasse et englobe les partenaires.

Faut-il tuer dans l’œuf cette tentation martiale du débutant ?

Peut-être pas dans l’œuf ; mais il ne faudrait pas non plus qu’elle domine le sens de la pratique, au risque de la pervertir. Le pratiquant ferait alors une sorte de ju-jutsu, au mieux un aïki-jutsu. Mais plus son travail technique serait bon, plus il serait illusoire. Plus le film est captivant, plus on en oublie l’écran, la salle et la réalité. La réalité martiale n’est pas faite des projections psychiques et des désirs plus ou moins conscients du pratiquant ; elle n’est pas un film ; or pendant un temps, le pratiquant vit dans cette fiction personnelle, ce qui est compréhensible et correspond au développement habituel de l’esprit du " guerrier " débutant.

Néanmoins je pense qu’il n’est jamais trop tôt (-que peut-il se passer si l’on attend ?-) pour dégrossir un peu les choses et, suivant la motivation et la fraîcheur, et aussi la confiance que l’on peut percevoir chez un nouvel arrivant, modeler aussitôt cette naïveté première si positive pour former le corps, l’esprit, l’énergie, sans plonger la personne dans l’océan de la diversité technique, dans lequel elle a un peu tendance à se noyer au début, surtout si son schéma corporel est médiocre. Donc, tout dépend de ce que l’enseignant perçoit chez le débutant.

Mais ceux-là accepteront-ils de pratiquer la posture de l’arbre pendant trois semaines, des coupes de sabre et des roulades, tandis que les autres feront, en plus des roulades, des techniques d'aïkido ?

Les premiers pourraient se sentir frustrés de ne pas faire de techniques. Et les seconds, peut-être, d’être privés de la posture de l’arbre (ou d’autres exercices de vertu similaire).

Ce n’est qu’aujourd’hui que j’estime à sa juste valeur l’importance d’un travail énergétique statique pour fonder toute la pratique. Je pense qu’il est possible d’aborder tout de suite les techniques de l’aïkido avec les débutants en leur faisant travailler d’abord, pendant des semaines voire des mois, la dimension biomécanique, sensitive et énergétique des formes techniques, sans encore les présenter et les laisser considérer comme des techniques proprement martiales. (C'est d'ailleurs pour cela qu'au début on fait travailler seulement les cinq principes, et encore, les plus simples parmi ceux-là, en ajoutant un irimi classique pour faire découvrir et travailler la sensation de la spirale et de la force centripète, qui reste encore centrifuge assez longtemps chez les débutants). Il convient de les travailler pour le plaisir de son propre corps, et non pas les instrumentaliser martialement. Ceci n’est pas toujours évident, surtout pour les débutants les plus jeunes, qui veulent s’opposer à l’autre (souvent par jeu et parce que leur stade de développement psychique nécessite cette construction par opposition). " Se mesurer " à l’autre par les techniques n’est pas mauvais en soi ; il ne faut pas que cela en reste à ce stade, et l’esprit du " jeu " ne doit jamais quitter la pratique sur les tatamis.

Alors justement, pour " calmer le jeu " et travailler d’emblée à la racine du problème (l’ego, les émotions, la " volonté de puissance "), développer plus d’exercices d’étude énergétique me paraît excellent. Cela signifie peut-être tout simplement qu’il faut redonner aux aïkitaïso toute leur dimension de travail énergétique et de misogi (pratiques traditionnelles de purification de l’esprit, issues du shintô, dans lesquelles s'enracinent les sensations aïki de O Sensei Ueshiba).

 

Pistes bibliographiques

Sur le chi-kung, la posture de l'arbre et ses dérivés :

Lam Kam Chuen, Le pouvoir du chi (qi) – comment cultiver et développer son potentiel corps-esprit, Budo Editions, 2003, et 2005 pour la traduction française. Ouvrage clair, concret, pratique, pédagogique, parfait pour une initiation.

 

Sur une recherche plus approfondie du sens et de la pratique des aïkitaïso :

J.-D. Cauhepe et A. Kuang, Le jeu des énergies respiratoires, gestuelle et sonores dans la pratique de l'aïkido, Guy Trédfaniel Editions de la Maisnie, 1984. Ouvrage touffu, difficile, syncrétique, mais unique en son genre !

 

Complément de lecture

Au sujet de l'acceptation préalable de l'élève et des épreuves préliminaires, voici un extrait du livre Combat à mains nues, de Roland Haberseter, Editions Amphora

L'engagement du nouveau pratiquant
Du respect de l'étiquette et des rituels comme gage d'un bon départ
" Un voyage de mille lieues
commence toujours par un premier pas "
                                                                                        Lao Tseu
" La première chose que l'on demande à qui veut pratiquer dans un kwoon de Kung-Fu est de s'acquitter sans tarder d'un certain nombre de formalités administratives impératives et impersonnelles, en ce sens qu'elles sont strictement les mêmes pour tous. Il s'agit d'abord de verser les droits d'inscription et les cotisations, mensuelles, trimestrielles ou annuelles selon les clubs, et de remplir quelques formulaires qui permettront de faire figurer la nouvelle recrue dans diverses organisations sportives, fédérations et compagnies d'assurance. Tout cela se règle sur l'heure, et le nouvel inscrit est en droit de considérer qu'il est ainsi entré de plain-pied dans le monde du Kung-Fu et d'attendre en échange que le sifu qui dirige le kwoon l'entoure de toute sa sollicitude pour en faire rapidement un expert confirmé. Car dans son esprit la suite n'est plus que la réalisation, étape par étape, du contrat passé entre eux : l'élève paie, le sifu vend sa technique ; cela paraît très logique ; on achète du Kung-Fu comme on achèterait n'importe quel autre service.

Cette vue simpliste prévaut aujourd'hui très largement chez les pratiquants d'arts martiaux ; du moins ne laisse-t-elle pas de place à l'équivoque : en cas d'insatisfaction, on va chercher ailleurs quelqu'un qui paraîtra plus compétent, sans qu'il ne soit nécessaire de se justifier. Cette forme d'arrangement est aujourd'hui la seule possible dans le rythme de vie bien différent de ce qu'il était autrefois et qui ne permet plus de se consacrer à fond à une seule activité, en l'occurrence l'entraînement : on ne peut plus passer une vie à ne faire que du Kung-Fu, même si une réelle passion se trouve à la clef. Ce n'est pas un regret mais une constatation, qui doit faire comprendre que, du coup, quelque chose de fondamental s'est modifié dans les rapports entre le maître et son élève ; aujourd'hui, le contact s'établit en vertu d'un véritable arrangement alors qu'autrefois l'élève, même au prix d'une dévotion à son maître qui devait être totale, ne pouvait avoir aucune exigence.

Cette période d'attente pouvait aller de plusieurs jours à plusieurs semaines, un délai impensable aujourd'hui. Les maîtres les plus réputés étaient les plus longs à accepter. Voici à ce sujet quelques histoires très célèbres qui permettent d'entrevoir les coutumes qui avaient cours autrefois.

Le postulant qui se présentait pour la première fois à la porte d'une école n'avait aucune chance d'y être admis d'emblée. Il connaissait d'ailleurs déjà lui-même cette tradition et s'y pliait de bonne grâce. Cette première démarche n'était que le début d'une longue série d'épreuves, aussi bien physiques que morales, qu'on allait lui imposer afin de tester son endurance, sa patience, sa volonté, et sa motivation. Il s'agissait surtout de ne pas faiblir, sous peine d'être définitivement rejeté. Toujours à la porte, le postulant demande inlassablement, mais sans élever la voix, à être présenté au maître des lieux ; c'est à peine si un " ancien ", c'est-à-dire pratiquant le Kung-Fu depuis quelques années, entrebâille la porte pour lui annoncer laconiquement que le maître ne prendrait plus de nouveaux élèves. Mais le postulant insiste encore, sachant que cette mise en scène fait partie du rituel ; il restera des heures à attendre dehors, sous l'ardent soleil, la pluie diluvienne de la mousson ou les vents froids de l'hiver ; il est là dès l'aube et s'intègre peu à peu au paysage. Maintenant les anciens, qui vont et viennent au cours de la journée, le remarquent ; rien n'est encore gagné ; car on va chercher à l'humilier, en lui faisant sentir sa condition d'inférieur, en le bousculant, en l'obligeant à manifester du respect envers les anciens. Puis, un jour, mais sans qu'il n'ait encore eu de réponse à son éternelle demande, on lui demande de rendre quelques services à l'école, sous formes de travaux manuels rebutants, tel que le nettoyage des abords ou l'évacuation des ordures. S'il accepte, toujours sans poser de questions, il a gagné la première manche. Le matin suivant, sans que rien ne lui ait permis d'entrevoir ce spectaculaire changement d'attitude, le postulant se voit invité à partager le petit déjeuner des anciens ; parfois il y rencontre également d'autres débutants qui, comme lui, ont fini par se faire ouvrir enfin les portes de l'école. Mais le maître est absent et le petit déjeuner, si mérité, cache encore un piège ; assis dans la salle commune, les membres de l'école, ainsi que les nouveaux venus, non encore acceptés, reçoivent un biscuit sec et dur ; puis, un long moment après, on leur distribue des bois sans fond ; enfin vient la soupe de riz. Si, dans leur impatience ou dans leur joie d'être enfin introduits, les nouveaux invités ont mangé leur biscuit sans attendre la suite, on les reconduira à la porte ; seul celui qui a été assez patient et avisé pour imiter les anciens sera retenu : comme eux, il bouchera le fond troué de son bol à l'aide du biscuit et il pourra manger la soupe ; il suffisait d'y penser.

Ce second test a encore éliminé un certain nombre de candidats aux réactions trop fébriles. Ceux qui l'ont réussi sont admis à travailler à la cuisine et au jardin ; on commence ainsi à les mêler aux activités marginales de cette grande communauté que constituent les élèves vivant en permanence auprès du maître ; tant qu'ils ne touchent encore qu'aux questions de l'intendance rien d'ir- réparable ne peut encore se produire, car les postulants n'ont encore pas accès auprès du maître et n'assistent à aucun entraînement ; mais les anciens les observent avec un intérêt de plus en plus soutenu, cherchent à déceler leurs aptitudes et leurs traits de caractère en les voyant réagir aux mille et un tracas de la vie quotidienne. Parfois jusqu'à les confronter brutalement à des situations imprévisibles les mettant en état d'insécurité : par exemple on les frôle la nuit, on fait éclater du bruit dans leur dos, on les attend à l'angle d'un couloir, etc. Les brimades aussi continuent de plus belle. Les postulants sont à chaque fois étudiés, analysés, devinés, jusque dans leur subconscient.

[…]

Une dernière étape est le test de l'endurance ; les anciens lui annonceront lapidairement un jour qu'il ne saurait être question pour lui de combattre tant qu'il ne saurait pas se tenir debout ! Ce n'est pas un signe de mépris mais l'annonce qu'enfin on va s'occuper sérieusement de lui. Ce que l'on exige de lui à ce stade constitue en effet déjà l'un des fondements du Kung-Fu puisqu'il s'agit de lui apprendre l'une de ces positions de base, de la stabilité desquelles vont dépendre les techniques proprement dites. L'épreuve consiste à se mettre dans la position du " cavalier de fer ", en pleine chaleur, et de la tenir sans faiblir, le temps de voir se consumer devant soi un bâtonnet d'encens.

[…]

Avec le test du " cavalier de fer ", le calvaire du postulant se termine. Vient enfin le moment où on décide de le présenter au maître au cours de la cérémonie d'intronisation.

Cette cérémonie est le – Pai shih ch'iu-hsueh " (= témoigner du respect à un maître pour obtenir une formation). C'est le grand jour après une longue période d'épreuves, qui n'étaient jamais épargnées au postulant, même si celui-ci avait été recommandé au maître par une tierce personne (le " pao-cheng-jen ", le répondant. C'était l'intermédiaire, appelé " ta-chiu " par l'étudiant qu'il introduisait), encore que, dans ce cas, certaines formalités aient pu être écourtées. Avoir des relations a toujours été un raccourci pour certains cheminements… La cérémonie qui marquait très officiellement l'entrée d'un élève à l'école était considérée comme un baptême, ou plutôt une " renaissance ". On y mettait donc la forme, et le décorum, pour marquer ce véritable engagement.

Nu jusqu'à la taille, le novice était introduit dans une pièce éclairée par des cierges. À travers les fumées d'encens il pouvait reconnaître sur l'autel des ancêtres recouvert d'un drap rouge les tablettes portant les noms des fondateurs et anciens de l'école. Puis arrivait le maître, qui prenait place à la droite de l'autel, et les vétérans, qui se plaçaient à gauche, dans l'ordre de leur ancienneté. Le postulant s'agenouillait alors devant le maître, face à l'autel, déclarait son identité et le nom de ses ancêtres, puis sollicitait son admission. À tout moment l'assemblée pouvait intervenir si elle avait quelque reproche à faire au candidat. Si aucune objection n'était faite, le maître acceptait le serment d'allégeance du novice puis celui-ci signait dans le livre de l'école. La cérémonie se terminait par des cadeaux au maître : des présents en nourriture, qui seront consommés par tous lors du repas de clôture, et le hung pao (petite somme d'argent contenue dans un sachet de papier écarlate). La dernière épreuve, décisive, venait seulement : c'était celle de la tasse de thé. En effet, en signe d'acceptation définitive, le maître le convie à boire une tasse de thé en sa compagnie. C'est un très grand moment, que le candidat attend depuis si longtemps ; on comprend son bonheur mais on n'excusera pas son manque de maîtrise de soi en pareille occasion ; le maître en effet sert lui-même le thé ; mais l'invité doit surtout se garder de boire cette première tasse. S'exécuter serait en effet accepter que le maître le serve, chose impensable pour quelqu'un qui le voit pour la première fois et qui prétend attendre tant de son précieux enseignement. Il faut donc accepter la tasse mais la porter devant l'autel des ancêtres, qui existe dans tout kwoon comme dans toute maison d'habitation, et y tremper ses lèvres en prononçant quelques phrases rituelles pleines de respect pour l'esprit des maîtres défunts, pour le maître de céans et des anciens ; puis il doit remplir lui-même une autre tasse et la présenter à celui qu'il prie par là de devenir son maître, avec de nouvelles démonstrations de respect.

" Kan pai hsia Feng " dit le postulant (je m'incline sous le vent = je désire devenir votre élève).

Si le maître l'accepte, et il en a maintenant toutes les raisons, il répond par " Pu pu Sheng kso " (à chaque pas, je souhaite que vous montiez plus haut).

Puis le sifu faisait se relever le nouvel élève toujours agenouillé devant lui et lui rendait en général un hung-pao de valeur inférieure. L'impétrant était ainsi accepté comme apprenti. Même si sa situation restait précaire, car il était considéré comme stagiaire, avant de nombreux autres tests, il était désormais membre de l'école et le maître l'appelait – Tu " (disciple) tandis qu'il pouvait appeler le maître " Shih-Fu " (sifu en cantonais) et les anciens de l'école " Shih-Hsiung " (frères aînés).

On peut avec le recul du temps, juger sévèrement ces procédés d'apparence despotique. Le maître se prendrait-il pour un dieu vivant ? Il faut se méfier des apparences ; ce qu'elles recouvrent est beaucoup plus profond que cela ; en procédant de la sorte, et par l'intermédiaire des anciens, le maître cherche non seulement à savoir, par des moyens empiriques propres à l'époque, à qui il a affaire, et cela est une préoccupation bien compréhensible, mais il veut également " casser " dès le départ l'esprit et le corps de son futur élève afin qu'il se confie à lui pour les années suivantes avec un esprit nouveau, c'est-à-dire débarrassé de toutes les idées reçues et paralysantes. Les tests initiaux sont une manière de faire renaître en l'homme quelque chose de profondément enfoui depuis qu'il a perdu sa spontanéité d'enfant, de le débarrasser de la gangue accumulée par les années pour lui redonner une pureté, comme des torchons enveloppant une pierre précieuse, car alors seulement on pourra commencer à polir cette pierre précieuse. "

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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