Stage J.-P. LAFONT, 5 mars 2006, St-Dizier

 

Stage d'aïkido encadré par Jean-Pierre LAFONT à Saint-Dizier le dimanche 5 mars 2006

Précision importante : Ce compte-rendu est entièrement personnel. Il est présenté sous forme de questions-réponses pour en rendre la lecture plus agréable. Les "réponses" ne sont pas celles de Jean-Pierre Lafont. Elles ne font que formuler ce que l'auteur de ce compte-rendu à saisi de l'enseignement de ce stage et qu'il développe librement

 

Quels sont les principes fondamentaux exprimés dans ce stage ?

Le sens de la coupe. La pesanteur. L'attraction terrestre. Le relâchement. Le centrage. La densité du centre et du hara (ensemble ventre/viscères). La présence ("présence d'esprit" et présence d'un corps bien coordonné, cohérent–>schéma corporel complet).

Le thème national 2006 est le "shisei" (l'attitude juste). Une image pour en rendre compte ?

La montagne enveloppée de brouillard. La montagne est stable et puissante, inexpugnable, pesante et centrée. Elle en impose par sa présence immense. Le brouillard, c'est ce qui s'efface, ce qui est souple, mouvant, mobile ; c'est aussi ce qui cache la puissance de la montagne. Le brouillard est insaisissable, c'est un leurre. L'assaillant voit le brouillard, il ne voit pas la montagne ; mais il va ressentir sa présence et sa puissance dès qu'il aura "attaqué le brouillard". Le brouillard est une sorte de zone neutre ; la puissance qu'il contient (la montagne) ne se révèle que lorsque c'est nécessaire. La montagne maîtrise ce monde de l'illusion qu'est l'espace du brouillard. Le brouillard est évanescent ; la montagne est enraciné dans le paysage, elle est solidement ancrée dans l'espace et le temps. Le bon shisei, c'est d'avoir la présence d'esprit et la présence de corps d'une montagne enveloppée d'un champ d'illusions neutralisantes que l'on contrôle pour canaliser le corps et guider l'esprit de l'assaillant.

Quel est le rôle des techniques ?

Elles sont un moyen de former le corps et l'esprit. Elles ne sont pas une fin en soi. Certains diront qu'ils faut mettre le pied gauche ici, puis le pied droit après, qu'il faut lever la main et tourner l'autre ainsi… mais tout cela n'est pas le plus important. Ces gestes canalisants doivent provenir d'un centre stable et puissant (hara et seika tanden). Il n'y a pas une forme définitive à la technique ; tout dépend des morphologies en jeu, tout dépend de la situation, etc. On ne fait pas deux fois la même technique de la même manière. Ce n'est donc pas "la même" technique. S'il y a une image de la forme technique, cette image ne doit pas pour autant emprisonner le pratiquant dans une forme fixe qui serait "la" bonne forme définitive. D'où la difficulté d'enseigner, et d'apprendre l'aïkido.

Que peut-on transmettre de l'aïkido ?

Le pratiquant doit pratiquer, et ne pas se laisser abuser par lui-même. Seul son corps et son système nerveux (l'autonome et le central) va donner des réponses, qui bien entendu ne sont pas des réponses verbales, mais des sensations. Le travail essentiel est interne. Le travail externe (les techniques proprement dites) est là pour développer des sensations internes, propres à chacun. Jean-Pierre Lafont dit : "Ce que vous avez ressenti une fois, personne ne peut vous l'enlever, c'est définitivement à vous. Ce sont vos sensations." Les techniques sont donc bien des vecteurs pour développer des sensations personnelles qui constitue peu à peu un "référent interne" propre à chacun. (L'expression "référent interne" a été formulée spontanément par Jean-Pierre Pigeau lors du stage du 22/01/2006 à Saint-Dizier.) La maîtrise des formes externes "spectaculaires" de l'aïkido n'est pas un gage d'efficacité martiale, ni même de progrès dans ce qui constitue le cœur de l'aïkido (comme de tout art martial), à savoir : la canalisation de sa propre agressivité et de celle de l'autre, la connaissance de la peur de la mort, l'expérience de soi à la zone limite vie/mort.

Une précision s'impose concernant la notion d’agressivité"

La langue anglaise dispose ce deux mots qui permettent de distinguer deux notions que nous amalgamons en français dans le mot "agressivité". "Agressivity" désigne la tendance à s'attaquer à l'intégrité physique ou psychique de l'autre (connotation négative). "Agressiveness", fait référence à une agressivité positive et serait synonyme de combativité. Dans ce dernier sens, l'agressivité est une composante du dynamisme général de la personnalité et des comportements adaptatifs d’un individu. Retenons donc que l'agressivité n'est pas nécessairement nuisible et qu'elle ne peut être assimilée à de la violence.

Une piste au sujet de l'agressivité et de la violence : http://www.irenees.net/fiches/fiche-analyse-125.html

On peut lire aussi les ouvrages (éditions Odile Jacob) et les articles scientifiques de Pierre Karli, le médecin biologiste spécialiste, en France, de l'agressivité.

Qu'est-ce qui fait que l'on est efficace ?

Ce n'est pas parce que l'assaillant tombe que l'on est efficace. Ce n'est pas parce qu'on lui fait peur qu'on est efficace. Plus on le fait réagir, c'est-à-dire plus on suscite un retour d'agressivité spontanée (réflexe de protection = instinct de survie), moins on est efficace. Ce qui fait que l'on devient efficace, c'est que l'assaillant ne reçoit de vous que peu d'informations. C'est la fameuse image du brouillard. En vous attaquant, il tombe bel et bien dans un brouillard, c'est son impression soudaine. Il n'a plus aucun point de repère. Et cependant, il est connecté à vous, et vous restez connecté à lui. Pour trouver la bonne connexion, il importe de ne pas recevoir toute l'énergie de l'assaillant ; il convient de pouvoir n'en prélever que quelques pour-cent. L'assaillant vous attaque de toute sa puissance ; vous, vous reprenez aussitôt une distance suffisante pour vous connecter à lui dans un espace neutre où vous ne recevez que quelques pour-cent de cette énergie d'attaque. Ces quelques pour-cent se réduisent encore avec les années de pratique, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que quelques centaines de grammes d'énergie d'attaque. Cela suffit pour entrer en contact avec lui. On ne perd pas ce contact quasi-homéopathique avec l'autre, on le guide avec ce contact dans le vide. D'où la nécessité de travailler le ma-ai (bonne distance par rapport à l'autre) et aussi le sen-no-sen (le timing, le bon temps et le bon moment de contact). Cela étant réalisé, de nombreuses techniques externes sont possibles. La technique n'est donc pas décidé avant l'attaque, ni même pendant ; en fait, la technique que l'on exécute, lors d'une attaque réelle, n'est pas choisie volontairement : elle naît d'elle-même. En revanche, lors de la pratique d'apprentissage sur les tatamis, la technique est décidée d'avance, ce qui implique que les pratiquants soient à même de fournir des conditions de travail idéales au partenaire. Bloquer pour bloquer, ou contrer le travail technique, n'a aucun sens et réduit les efforts de progrès à néant. Le ma-ai et le timing sont donc des processus de neutralisation de l'énergie ; ils créent un espace où il est possible de la redistribuer. Les techniques externes ne sont donc à considérer que comme la phase seconde d'un mouvement d'aïkido. La première phase, la plus importante, consiste à créer l'espace-temps où il est possible de redistribuer une expression d'énergie d'attaque qui est captée à son quasi-terme, au bout de son expression. Aussi : sans attaque de qualité, pas de réponse de qualité. Comment canaliser quelque chose qui n'est pas vraiment donné ?

Il convient d'économiser ses gestes

Le désir spectaculaire va de pair avec la propension à agiter ses membres supérieurs. Les mains occupent un grande place dans le schéma corporel. D'autres facteurs culturels et éthologiques font que l'on agite beaucoup le haut du corps. On a tendance à ne pas vivre autant le bas du corps… (même si ce qui est en "dessous de la ceinture" fait l'objet de conversations animées et de pensées obsessionnelles). Sans enracinement du bas du corps, sans polygone de sustentation stable, point de salut. Ce sont des fondations géométriques et physiques sans lesquelles le haut du corps ne vaut rien techniquement. Un bon placement du bas du corps économisera une partie non négligeable de la gestuelle du haut du corps. Tout le corps se place en même temps, rien ne traîne. Tous les segments sont alignés de manière à être connectés au centre du corps, de façon à ce que le centre puisse leur communiquer sa force (au sens physique, géométrique et énergétique). Cette connexion au centre est la première des choses à travailler et à recherche (c'est le but des aïkitaiso, et, dans les arts chinois, c'est le but de zhan zhuang, la "posture de l'arbre").

En exploitant ce que l'attraction terrestre nous donne naturellement, en utilisant notre propre poids et notre propre densité, en étant sensible aux divers mouvements de balanciers (des membres du corps ou des armes que l'on tient), en n'arrêtant pas artificiellement un mouvement, en ne se bloquant pas dans un position statique définitive mais en travaillant dans un esprit de mobilité permanente, il est possible d'être à la fois aussi évanescent et insaisissable que le brouillard, et aussi puissant et stable que la montagne.

Avant de "faire", il importe donc de "sentir".

Sentir sa propre densité et son propre poids. Sentir l'attraction terrestre. Sentir la statique verticale proprement humaine et l'empilement des vertèbres de la colonne vertébrale. Sentir le balancer des membres de chaque côté et autour du corps. Sentir le polygone de sustentation des jambes et des pieds. Sentir l'alignement des segments articulaires en connexion avec le centre de gravité du corps. Sentir et percevoir globalement l'espace autour de soi. Sentir et percevoir l'autre (l'assaillant) dans sa présence globale, sa globalité d'être.

Il faut sentir que l'on s'ouvre pour recevoir. C'est une phase de recueil d'informations sensitives, sans focalisation de l'attention. Les techniques sont des expressions de cet état d'être. Ce sont des manifestations secondaires et non pas des actes primaires.

Origine : Une globalité physique et énergétique connectée au centre.

Moyen : Des techniques canalisantes pour conduire l'autre.

Fin : Se protéger de manière continue sans nuire à l'autre.

L'esprit : un esprit d'accompagnement, un mental sans agressivité ni blocages émotifs.

Une fois que tout cela s'est imprégné dans le système nerveux autonome, après des années de travail avec le système nerveux central, on entre dans la maîtrise, qui ne peut être qu'une maîtrise spontanée, sans intervention de la pensée.

Cela n'a rien d'original : il en est de même pour tout musicien jouant de son instrument. Il en est de même pour quiconque marche ou trace des lettres. Ces actes se font désormais, après apprentissage conscient, d'une manière qui semble naturelle, innée. En musique, comme en aïkido, il faut agir dans l'instant, au seul bon moment (musicalement, martialement parlant). Ce "bon moment" est celui de l'harmonie, c'est le moment idéal de jonction entre deux ou plusieurs éléments en vue d'un équilibre qui ne dure qu'un instant pour être suivi de manière fluide par un autre instant d'équilibre, ces instants se suivant et fusionnant sans ruptures dans un geste ou un mouvement musical qui apparaît ainsi comme unique.

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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