Lundi 6 février : Synthèse des derniers stages

 

Bonjour aux lecteurs du blog Aïkido,

Les dernières séances d'aïkido ne nécessitant pas d'interventions particulières sur le blog, je vous propose plutôt un commentaire rapide pour chacun des stages suivants, puis une synthèse d’ensemble aussi nourrie que possible en réflexion. (Ces stages ont eu lieu dans la ligue Champagne-Ardenne. Il y aussi des stages privés.)

Liste des stages effectués depuis octobre 2005

9-10-2005 : Jean-Pierre LAFONT, Saint-Dizier, Ecole fédérale

Voir le compte-rendu à :

http://www.u-blog.net/aikido/note/9

11-12-2005 : Stage du Comité Départemental, à Chaumont

Ce stage s’adressait aux débutants des clubs du département, qui ont pu apprécier les angles d’approche privilégiés par chaque enseignant, eux aussi réunis pour la première fois tous ensemble pour assurer une journée de stage.

18-12-2005 : Jean-Claude JOANNES, Saint-Dizier, Stage privé

Stage très technique : ken et jo. Difficile d’en faire un compte-rendu technique verbalement précis. Comment expliquer par des mots nikkyo avec un jo par exemple ?

22 –01-2006 : Jean-Pierre PIGEAU, Saint-Dizier

Stage axé sur les sensations internes. La technique est ici secondaire. Ce qui importe : la pesanteur, le placement du centre, le relâchement des épaules…

4 et 5-02-2006 : Michel PROUVEZ, Wassy, Club de Saint-Dizier, Aïkido + Iaïdo

Stage de iaï, établissant des liens avec l’aïkido : centrage, relâchement des épaules, axe de coupe, etc.

 

Synthèse et réflexion

Tandis que Jean-Claude Joannès nous enrichit à chaque stage d’un grand nombre de techniques souvent sophistiquées, les autres intervenants sus-cités se concentrent sur peu de techniques, afin de nous faire sentir un " état d’être " sous-jacent, duquel découlerait toute l’efficacité du mouvement.

Nous connaissons en aïkido un certain nombre de principes physiques, sans lesquels l’aïkido ne serait pas un art martial : le timing, le ma-aï (la " bonne " distance par rapport à l’autre), le centrage dans le centre de gravité du corps (seika tanden), l’axe qui part de ce centre verticalement, etc. Toutes ces choses sont connues de tous les arts martiaux, et pas seulement de l’aïkido (feuilleter par exemple L’Encyclopédie des Arts martiaux, de Roland Habersetzer, Editions Amphora, magistral ouvrage d’analyse et de synthèse encyclopédique grâce auquel vous pourrez ouvrir la compréhension de votre pratique.)

Les intervenants insistent tous sur le relâchement du haut du corps, et particulièrement des épaules. Ils insistent également sur la densité pesante du centre et du bas du corps.

Jean-Pierre Pigeau m’a rappelé au cours du repas de midi du 22 janvier (2006) qu’il ne fallait pas oublier, outre la sensation de pesanteur, celle de lévitation (la Terre renvoie la force). Le couple de ressentis " pesanteur " / "légèreté  " est donc très important. Il s’agit de sensations, et non pas nécessairement d’un poids physique réel. Lorsque quelqu’un s’endort, il devient plus lourd (sensation), mais au plan physique, il a toujours le même poids. Un bébé qui s’endort dans vos bras paraît plus lourd…

Le bas du corps devrait donc bénéficier de cette sensation de densité pesante, et le haut du corps bénéficier d’une sensation de légèreté. Tout comme un arbre, dont les racines sont solidement enracinées dans le sol, mais dont la ramure, – des branches aux brindilles jusqu’aux feuilles terminales – est sensible au vent, à la moindre brise.

Toutefois, si le bas du corps doit être dense et comme pesant, il doit néanmoins rester mobile, comme sur coussins d’air. Un " mobile " sur coussin d’air (comme on a pu en voir au collège ou au lycée en cours de Physique) est une masse pesante qui semble glisser avec… légèreté. Ces deux principes physiques ne sont donc pas aussi opposés qu’il y paraît à première vue.

De même, si le haut du corps est censé être léger, souple et réceptif, il doit pouvoir à tout instant bénéficier de la pesanteur du bas du corps, comme si le haut du corps " coulait " vers le bas, attiré par la masse pesante du bas du corps, qui est en connexion avec la masse terrestre par le phénomène de l’attraction terrestre. (Etre capable de ressentir finement l’attraction terreste est ainsi fondamental.)

Le haut du corps surtout est ainsi une antenne, avec ses ramifications (membres supérieurs). Lorsqu’un adversaire s’attaque aux membres supérieurs, ceux-ci doivent devenir comme des éponges ou des " voiles ", c’est-à-dire qu’ils cèdent sous la saisie, la poussée ou la pression. Ainsi, le centre de gravité et le bas du corps n’en sont nullement perturbés, puisque l’action de saisir est comme annulée par " absorption ". Il n’y a plus de lien biomécanique entre la partie saisie et le centre. Du moins n’y a-t-il plus de lien contraignant dans le sens " saisie à centre " ; mais il doit demeurer un lien dans le sens " centre à saisie ", qui permet à la puissance du centre de ne pas abandonner cette partie. Il s’agit de relâchement, pas d’abandon, et c’est là l’une des grandes difficultés de ce travail de sensations internes.

Nous nous retrouvons bien en présence de ces couples de sensations opposées (mais complémentaires) qui caractérisent la recherche des arts internes (chinois à l’origine), et dont les arts martiaux japonais ont culturellement hérité. Le travail des " tensions concurrentes " porte en chinois le nom de " zheng li ". Sous ce nom ou sous un autre (voir sous aucun), c’est un travail fondamental dans tous les arts martiaux orientaux. Lorsqu’en aïkido nous nous livrons aux aïkitaïso, nous pratiquons le " zheng li " dans quelques exercices spécifiques (que je ne développe pas ici, mais c’est le cas dans les exercices de Ba du jin, d’origine chinoise, intégrés aux aïkitaïso par Maître Tamura, jusqu’à l’exercice de shi-o-giri, parmi nombre d’autres). Pour ceux qui veulent poursuivre leur recherche, je les invite à lire La recherche du ki de Kenji Tokitsu, notamment la page 125 où il développe la notion de " tensions concurrentes " (" zheng li ") ; et bien entendu, je renvoie le lecteur à l’ouvrage savant de Jerry Alan Johnson, L’essence des arts martiaux internes, (2 volumes), Editions Chariot d’Or. On trouvera également une mine de réflexions profondes, aussi bien philosophiques que techniques, dans Le rituel du dragon, de Georges Charles, Editions Chariot d’Or ; mais pour ceux qui débutent en chi-kung et donc dans l’art de conduire et maîtriser la sensation d’énergie interne, je propose la lecture et la mise en pratique de Le pouvoir du chi, de Lam Kam Chuen, Budo Editions, sans doute l’ouvrage le plus simple pour commencer et progresser avec sûreté.

Ces sensations : pesanteur, légèreté, densité, relâchement, fluidité, compacité, etc. ne peuvent se découvrir, se travailler et se développer que dans la lenteur du geste. Il n’y aucun espoir de développer ces sensations, fondement de l’efficacité martiale, en travaillant vite ou de manière saccadée. Le désir de vitesse est l’un des obstacles majeurs qui se dressent dans l’esprit de ceux dont la culture est tributaire du " mode de vie " occidental (qu’ils vivent en Occident ou ailleurs, qu’ils en soient originaires ou non). Le sens de la lenteur fait traditionnellement partie des cultures orientales. Avant de passer au stade martial, avec des variations de vitesse à volonté, le pratiquant de taï-chi-chuan pratique ainsi avec lenteur pendant des années et des années, sans se laisser tenter par la précipitation du geste. La précipitation du geste réduit à zéro les sensations en voie de s’imprimer dans le cerveau. (Il relève du simple bon sens qu’on n’apprend pas à écrire ou à jouer d’un instrument de musique en allant vite, et plus l’élève se hâte, voire se précipite, moins il intègre les choses avec finesse et justesse. Il n’est jamais trop tard pour ralentir.)

En aïkido, les experts nous demandent de nous sentir à la fois ancrés dans le sol, et légers. Une masse dense sur coussin d’air. Cette masse dense (le polygone de sustentation et les hanches avec le centre de gravité) porte une superstructure mobile et fluide qui doit être à l’écoute. Cette superstructure, quoique physiquement fermée en étrave (de navire, genre "brise glace") dans la position de garde (kamae), est cependant sensible et attentive à tout ce qui peut survenir. De même, le regard est ouvert à 180° et la vision périphérique est activée au moins autant, sinon plus, que la vision focale centrale (des tests scientifiques prouvent que la réactivité –l’arc réflexe- est plus importante si le stimulus passe par la vision périphérique que par la vision focale). (Lire " Echauffe-toi les yeux ! ", article paru dans Sport & Vie, N°93, novembre-décembre 2005, www.sport-et-vie.com : " Selon des chercheurs anglo-saxons, la vision constituerait un formidable gisement d’amélioration des performances sportives. Plusieurs équipes professionnelles ont déjà franchi le pas et recrutent des spécialistes des yeux au même titre que des entraîneurs, des préparateurs physiques ou des diététiciens. ")

Pour résumer par une image : le pratiquant d’art martial se présenterait comme une antenne parabolique placée sur un char d’assaut dont les chenilles fonctionnent sur coussin d’air. Cette image peut amuser, mais elle représente assez bien ce qui vient d’être dit précédemment, si ce n’est qu’elle n’est pas très vivante. On pourra lui préférer celle d’un arbre puissant qui tire son énergie du sol pour croître vers le ciel ; un arbre qui aurait la chance d’être mobile, de pouvoir se mouvoir et s’enraciner n’importe où et à n’importe quel moment avec autant de puissance et de sûreté…

Cette sensation de pesanteur, qui apparaît donc comme fondamentale, ne peut faire l’économie d’exercices liés au travail de la sensation d’attraction terrestre. Celle-ci se ressent d’autant mieux que les articulations se libèrent et se relâchent. " Les bras m’en tombent… ", comme on dit parfois ; si seulement ! En aïkido, tout devrait " nous en tomber " ; nous devrions tous travailler cette sensation de " chute ", c’est-à-dire, au sens précis, de " choir ". La " chute " peut être définie comme " l’action de choir, c’est-à-dire de tomber du fait de la pesanteur. " (C’est moi qui souligne.) Si l’on ajoute la notion (ou sensation) de fluidité, on pense alors à une chute d’eau, dont la définition est : " mouvement vertical d’un cours d’eau, dû à une importante dénivellation. " Cette notion de dénivellation me paraît essentielle après les stages sus-cités que nous avons suivis. La dénivellation est mise en œuvre par l’abaissement du centre de gravité. Lorsque nous abaissons notre centre de gravité, nous libérons un espace au-dessus (qui devient donc un espace libre), où les membres supérieurs et le buste peuvent à nouveau se mouvoir, pour se placer ; une fois placé et reconnecté au centre, le positionnement de la partie supérieure du squelette reste identique, elle demeure telle que nous l’avons placée à notre avantage. Le corps se meut alors ainsi à partir du centre, et l’adversaire est comme capturé par notre forme de corps, il s’y trouve canalisé, il y roule, il y coule, et il en tombe. Déséquilibré, il chute.

Ainsi, nous ne pouvons conduire notre adversaire à la chute qu’en chutant nous-mêmes avec lui. Je m’explique, et je développe ici quelques paroles et un exercice que nous a fait pratiquer Jean-Pierre Lafont (à moins que ce ne soit Jean-Pierre Pigeau ?) Pour nous montrer qu’il fallait que nous éprouvions cette sensation de chute avec l’autre, il nous a fait réellement chuter en même temps que l’autre. Exercice : L’un tient l’autre par le poignet et les deux font une chute/roulade arrière simultané. C’est un travail de coordination : il faut sentir l’autre pour chuter en même temps ; il ne s’agit pas de se donner un signal verbal, ou alors les toutes premières fois, pour se rassurer si besoin est. Ensuite, deuxième partie de l’exercice : même travail, mais celui dont le poignet est tenu ne chute pas. Il se laisse chuter… mais sans aller jusqu’à son propre déséquilibre. Son intention de chute s’exprime par un dénivelé bien réel, qui suffit à déséquilibrer et faire tomber l’autre. Le déséquilibre n’apparaît toutefois que si l’angle de pesé parvient à capter/aspirer le centre de l’autre. Cette histoire d’" angle " est encore une autre grande question, que je n’aborderai pas ici.

Tout cela pourrait inquiéter le pratiquant, qui doit se demander si finalement toutes les techniques d’aïkido ne se réduisent pas à savoir peser dans la bonne direction… Et si cela suffit, pourquoi tant de techniques ? Déséquilibrer (et faire chuter ou non) l’autre rien que par le relâchement pesant de son propre centre, sans aucune forme technique particulière, est le fin du fin. La vraie maîtrise serait d’être constamment en mouvement à l’intérieur, naturellement pesant, et dès qu’une attaque a lieu, le haut du corps absorbe dans le centre l’énergie déployée par l’assaillant et le conduit " plus bas que terre ", au sens propre. Le maître serait celui qui serait sans cesse virtuellement " en train de chuter ". L’assaillant est aussitôt pris dans cette micro-dynamique interne (et externe) de chute… et il chute, puisqu’il ne rencontre aucun résistance, mais seulement une aspiration du fait du dénivelé automatiquement engendré par sa propre attaque. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut interpréter le sens du mot " aï ", que l’on traduit souvent par " harmonie ", mais qui se laisserait plus volontiers et plus justement traduire par " concordance ". On peut parler par image de la sensation " d’enfoncer une porte ouverte ". Qui n’a jamais été saisi de stupeur, à en perdre dans l’instant ses repère et sa conscience-même, en posant le pied sur une marche d’escalier qui, contre toute attente, n’était pas là ?

La notion de " leurre " pourrait être ici analysée. Elle possède une certaine importance en aïkido. Le haut du corps semble pouvoir être attaqué et saisi, mais en réalité, il est déjà en train de s’effacer de l’endroit où il est perçu par l’assaillant. Le centre est déjà en mouvement pour se décaler (prendre un angle avantageux, sur le plan horizontal) et se déniveler vers le bas (plan vertical). Il s’agit bien d’un changement de " cadre de référence ". Votre position reste en " A" pour l’assaillant, alors que pour vous, elle est déjà en " B ". Cela suppose-t-il que vous ayez anticipé l’attaque ? Je ne développerai pas ce point délicat. On peut dire que si l’anticipation est volontaire, " consciente " (c’est-à-dire, précisément, " néo-corticale "), vous perdez un temps qui peut vous être fatal, sans compter que l’assaillant, s’il est vif de corps et d’esprit, peut vous suivre et modifier son assaut. Une solution possible, c’est que l’esprit se place avant le corps, ce qui, en un dixième de seconde, prédispose le corps au mouvement qu’il va exécuter pour se placer correctement. A moins d’être très fort (!), l’assaillant ne lit pas dans votre esprit (encore faut-il ne lui en donner aucun signe, que ce soit par le regard, trop fixe ou trop mobile, ou par la montée des épaules, ou encore par une intention du corps se manifestant par un micro déséquilibre dans telle ou telle direction, etc.)

Il faut traduire ici " esprit " par " sensation du corps intérieur ". Lorsque quelqu’un a été par exemple amputé d’un bras, il continue de sentir son bras, qui peut même le démanger. Il s’agit d’une sensation du corps intérieur, qui est en fait l’image d'une mémoire sensitive que le cerveau a conservé du membre disparu. C’est ce corps intérieur qu’il faut développer dans la pratique martial. D’où l’intérêt de pratiquer, nécessairement lentement, les arts dits " internes "… – quoiqu’il soit possible de pratiquer tout art du corps de manière plus particulièrement interne (on pourrait même imaginer une pratique interne du football. Certes, elle serait à envisager comme préliminaire à un match en temps réel. On peut même proposer que ce travail interne puisse être collectif. On verrait alors les footballeurs se mouvoir très lentement sur le terrain les uns par rapport aux autres, travaillant des tactiques et des stratégies dans un temps infiniment étiré, de manière à dissoudre le sentiment d’ennui, donc gagner en volonté et en acuité d’attention aux variation infimes (internes come externes), et de manière à inscrire dans leur corps et leur cerveau la motricité fine des gestes, les purifiant du superflu, économisant et concentrant ainsi une énergie d’action phénoménale… On peut toujours rêver.)

J’en finirai en revenant à la multiplicité des techniques sophistiquées que nous propose Jean-Claude Joannès. Nous avons une grande chance de bénéficier de deux pôles de formation complémentaires : d’une part le pôle nous proposant de travailler nos sensations internes, d’autre par le pôle qui nous donne les formes les plus élaborées dans lesquelles couler ces sensations internes. Réciproquement, ces formes, quoique complexes pour des débutants, peuvent être employées par les plus anciens pour travailler des sensations internes plus fines. Le secret du travail interne, c’est le relâchement dans la lenteur, le relâchement par la lenteur, et réciproquement : la lenteur dans et par le relâchement. L’acuité de l’esprit s’en trouve accrue. Les techniques deviennent non plus les fins ultimes du geste martial, mais les formes vectrices d’un " yoga " de l’esprit. C’est ce conditionnement spécifique de l’esprit qui va permettre au corps d’exprimer toute sa liberté d’action, en temps réel, dans le rythme d’une attaque inattendue, sans aller ni moins ni plus vite que la musique.

Philippe Herr, Joinville, le 6 févier 2006

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About Philibert de Strasbourg

Originaire de Strasbourg, mon prénom est un pseudonyme paraphonique directement inspiré de mon prénom et de mon nom réels. J'aime le son des cathédrales et le souffle des pages lues.
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